Danser est un plaisir !

Par Victor

« Si un danseur ne prend pas de plaisir, c’est ennuyeux à mourir à regarder, ce n’est pas de la Danse ». Dans Relève, le documentaire que lui a consacré Canal+, Benjamin Millepied affirme cette idée plusieurs fois. Ô combien j’y souscris ! Aussi, je partageais immédiatement cette pensée sur Twitter, exprimant mon adhésion complète. Les échanges qui suivirent me montrèrent qu’elle était loin d’être partagée…

Forte est encore l’idée selon laquelle le danseur est un exécutant, qui doit se dévouer à son Art dans si possible de manière pénible et douloureuse, souffrir dans son corps et peut-être un peu dans son âme pour donner en scène le meilleur de lui-même. Sans aller jusqu’à ces extrêmes, l’idée qu’un danseur prenne du plaisir à danser semble n’être qu’accessoire, une sorte de bonus éventuellement bienvenu, mais jamais nécessaire.

Je considère pour ma part que, quel que soit le métier, l’activité, la tâche à accomplir, l’être humain ne pourra jamais donner le meilleur de lui-même si il ne prend pas plaisir à ce qu’il est en train de faire. En danse, remarquez d’ailleurs comme un danseur est plus souvent meilleur dans ses exercices préférés (l’adage pour les uns, les tours pour les autres…).

Danser correctement, ou en tous cas danser à son meilleur niveau, sans plaisir de danser me semble même impossible. Que sont les danseurs sans plaisir ? Des danseurs qui ont peur, qui se stressent à l’idée de ne pas réussir leurs pas. Or, cela, se traduit physiquement: par des corps tendus, crispés, rigides. Comment voulez-vous produire un beau mouvement à base de tension, de crispation et de rigidité, c’est à dire de tout ce qui constitue l’anti-mouvement ? Cela donne des danseurs qui ne vont pas aux bouts de leurs gestes, qui n’utilisent pas leurs capacités physiques aux maximum, car ils les brident. (Voir à ce propos le très bon article du blog Le Coryphée et les vidéos techniques de l’excellent Wayne Byars, particulièrement celle-ci sur la peur).

Plus encore, danser, se dévouer à la Danse, c’est faire partager une émotion, un moment de grâce au public. Le danseur est un orateur muet qui a son corps pour seul moyen d’expression. Un orateur doué de langage qui ne prend pas plaisir à en user fera beaucoup moins bien passer son message que celui qui aime prendre la parole en public. Il en est exactement de même pour le danseur.

Au fond, et de manière très égoïste pour le spectateur que je suis, peu importe que l’artiste s’épanouisse dans sa vie privée. Les grands artistes sont même souvent des névrosés de première. Tant qu’ils trouvent du plaisir dans l’Art, cela se verra sur scène. A titre personnel, j’ai vécu des cours de danse exceptionnels dans des périodes difficiles, où la Danse m’a permis d’exprimer ce que je ressentais, de transformer en « beau » (à mon petit niveau…) les difficultés que je vivais. Mais d’autres danseurs, ou d’autres moments, nécessitent d’être biens physiquement, mentalement, pour trouver du plaisir dans la danse. Comment peut-on reprocher à un Directeur de la Danse de se préoccuper du bien-être de ses danseurs, ou considérer cette action comme infiniment subsidiaire, accessoire ?

Alors bien sûr, le plaisir de danser varie selon le ballet qui est donné. Certains danseurs adorent tel chorégraphe, d’autres tels compositeurs, d’autres tels rôles en particulier. Je me souviens par exemple d’Aurélie Dupont expliquant qu’elle préfère danser sur le Chopin de Dances at a Gathering que sur le Adam de Giselle (que d’autres adoreront !). Ayons aussi à l’esprit qu’une pièce peut laisser une impression moyenne sur le spectateur et être géniale à danser. Prenons Clear Loud Bright Forward par exemple: si en tant que spectateur je n’en suis pas sorti en criant au chef-d’œuvre, la chorégraphie me semble être un plaisir à exécuter !

Certes, la danse classique passe aussi, nécessairement, par l’effort physique, la douleur parfois, un travail exigeant avec son corps. Mais j’ai toujours considéré que les danseurs avaient un rapport un peu masochiste avec leurs corps, et que même dans ces moments ils peuvent trouver du plaisir !

Pour ma part, je m’emmerde clairement lorsque je vois sur scène des danseurs qui exécutent (dans tous les sens du terme) des pas, sans plaisir, sans passion. La bête à concours qui enchaîne les prouesses techniques mais semble tendue comme un arc me laisse de glace, la-le danseur-se de corps de ballet qui ne met pas de passion dans ses pas, fait tapisserie et se résigne à n’être qu’un élément de plus du décors me fait regretter le prix du billet.

Quand je vais à l’Opéra, je veux que ça pète, que les danseurs s’offrent à leur public, qu’ils soient heureux d’être là, nous emmènent avec eux dans l’histoire qu’ils prennent plaisir à nous raconter, qu’ils nous vendent du rêve ! Pas qu’ils donnent l’impression de s’ennuyer, d’être là parce qu’il faut gagner sa croute ma brave dame, d’être stressés ou pas sûrs d’eux.

Alors de grâce, prenez du plaisir dans la Danse… C’est vraiment mieux pour tout le monde !

(Note: cet article est classé « en studio », mais bien entendu il s’agit de danser avec plaisir sur scène avant tout, et en studio, et dans la rue, et partout !)

 

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5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Léa dit :

    Aurélie Dupond souligne un problème récurrent : la qualité médiocre, très souvent, de la musique de ballet écrite pour cela (à part Tchaikovski et encore…) . L’an dernier je suis allée voir Paquita avec des amis qui n’y connaissent rien en danse mais sont de réels mélomanes… Le verdict a été sans appel et c’est vrai aussi pour Adam et pas mal d’autres. C’est pas mauvais, c’est juste… pauvre. (un peu comme la musique de films sauf exceptions là aussi).
    C’est critique en contemporain où on en vient à utiliser du Vivaldi, Mozart ou Bach. Moi j’adore et c’est de la bonne musique, mais c’est quand même signe qu’on a un souci (aussi) sur la création actuelle de musique de ballet.
    Bon c’est à très gros traits mais voilà en gros l’idée…

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    1. ildanse dit :

      C’est vrai…Mais perso Adam j’aime bien, il a été assez précurseur sur pas mal de points quand même et a inspiré beaucoup de ses successeurs (Tchaïkovsky disait qu’avant d’écrire un ballet, il relisait la partition de Giselle). Après même si musicalement certaines partitions ne cassent pas trois pattes à un canard, ça peut quand même être un plaisir de danser dessus.

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  2. Léa dit :

    Du reste, tous les danseurs le disent : ils se font plaisir !!! ce discours de la souffrance sans plaisir me semble venir de … je ne sais où, une forme de médiatisation, une certaine époque (où sans doute on dansait avec plaisir mais où on ne l’affirmait pas tant…), le public qui aime (aussi) cette forme « d’héroïsme » sacrificiel… Après, qu’il y ait des soirs moins enthousiasmants que d’autres… C’est le lot de tout métier aussi beau soit-il. Et je fais la différence avec certains danseurs qui sont manifestement tétanisés par le trac/la peur, c’est encore autre chose et ils ont besoin d’être accompagnés pour apprendre à gérer cela, si l’expérience ne suffit pas…. On ne peut pas leur reprocher, ils le subissent…

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  3. BA dit :

    Je suis tout a fait d´accord avec l´article de Victor . Pour moi le plus important dans un ballet c´est la danse. Récemment j´ai vu le Corsaire, le rôle principal était tenu par un danseur qui n´avait qu´une envie, celle de rentrer chez lui, en tous cas c´est l´impression qu´il donnait. Par contre il y avait un jeune danseur demi soliste qui avait vraiment plaisir a virevolter sur scène.

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  4. ceylina dit :

    Je suis tout a fait d’accord avec vous. Je préfère un danseur qui fera une micro-faute technique mais se donnera à fond, et me fera vivre sa danse, qu’un danseur qui exécutera ses pas parfaitement, mais me laissera de marbre, car n’étant pas impliqué émotionnellement, ne nous faisant pas vivre cet art qu’il a choisi et qui est sensé le passionner. La danse est un art qui doit se vivre avec passion, pour emmener les spectateurs.
    Et il ne faut pas oublier que beaucoup de grands artistes étaient des passionnés.
    J’avoue ne pas comprendre cette idée (qu’on ne trouve pas qu’en danse) selon laquelle il faut pousser dans ses retranchements un individu pour en tirer le meilleur… ce n’est pas le plus efficace. Encourager à se donner à fond, à utiliser toute son énergie, je suis d’accord. Mais rendre un individu paralysé par la peur me semble stupide et contre productif comme méthode.

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