Triple Bill Wheeldon/McGregor/Bausch – Soirée du 14 décembre

Par Guillaume

Tristement prémonitoire à quelques semaines du décès de Pierre Boulez la soirée était un hommage direct au compositeur avec le ballet de Wayne McGregor, Alea Sands, chorégraphié sur ses Anthèmes II pour violon et électronique. Elle était également dédiée au chef d’orchestre avec le Sacre du Printemps version Pina Bausch, œuvre phare de Stravinsky qu’il dirigea à de nombreuses reprises. Et enfin, on pouvait y voir un hommage un peu tiré par les cheveux avec Polyphonia de Christopher Wheeldon, sur une musique de György Ligeti, ami de Pierre Boulez.

Le rideau s’ouvre sur le ballet de Wheeldon. Plateau nu, quatre danseuses en justaucorps mauves ceinturés, quatre danseurs en académiques. La filiation avec Balanchine est évidente : Wheeldon use un vocabulaire classique qu’il détourne à la manière du maître américain. On est saisi par le naturel de la chorégraphie, la facilité et la clarté du langage, l’imprévisibilité des enchainements : de la belle danse très anglo-saxonne. Je n’ai pu m’empêcher de penser au chef-d’œuvre néoclassique de Kenneth MacMillan, Concerto.

Mais la première impression passée, on commence à s’habituer et la lassitude s’installe. Le tout manque de saillie, de relief, on a presque l’impression de voir du Forsythe assagi, sans l’insolence et la vigueur de ce dernier. Serait-ce donc cela, l’ère Millepied ? Des chorégraphies consensuelles, un chouia décalées, mais qui n’ont pour but que de brosser le public dans le sens du poil ?

Heureusement, les danseurs relèvent le niveau d’intérêt de ce ballet. Sae Eun Park et surtout Léonore Baulac nous proposent une danse rafraichissante et pleine de jeunesse. Jennifer Visocchi est un peu plus en retrait et Marie-Agnès Gillot est impériale comme toujours (bien que sa présence parmi ce casting me paraisse un peu déplacée, du fait de sa grande taille, mais surtout par son aura extraordinaire qui éclipse le reste de la distribution).

Côté homme, Stéphane Bullion, Marc Moreau, Germain Louvet et Axel Ibot nous offrent un ensemble plus homogène que leurs consœurs. La vitalité de leur danse est plus qu’enthousiasmante, particulièrement dans les ensembles.

Saluons également le choix de la musique de Ligeti, éminemment dansante et d’une rare beauté, interprétée avec goût par Michel Dietlin.

Après l’entracte, les lumières s’éteignent et là, surprise ! La ceinture lumineuse de Garnier, juste en dessous du « collier de perle » commence à crépiter, les ampoules s’allument et s’éteignent, calquées sur le rythme des sons électroniques. Placé dans l’amphithéâtre, je ne peux m’empêcher d’admirer le lustre de la salle, éclairé successivement de tous les côtés. Garnier commence à prendre des airs de boîte de nuit ! C’est tout juste si on remarque que la chorégraphie a commencée sur scène. La musique de Boulez retentit, admirablement interprétée par le violoniste Michael Barenboim.

Le plateau est complètement nu, sans coulisses ni fond de scène, donnant à la scène de Garnier des allures d’entrepôt. Les danseurs sont en combinaisons couleur chair, tachées de noir.

On sent que Wayne McGregor, contrairement à son homologue anglais, cherche à faire moderne, bien que son modernisme semble déjà un peu désuet (il s’agit pourtant d’une création). Avec peine, je tente de me concentrer sur la chorégraphie, succession d’interventions de danseurs dans des faisceaux lumineux. Les danseurs sont difficilement identifiables dans leurs combinaisons. La musique est difficile d’écoute. La chorégraphie est compliquée, indigeste, prétentieuse. L’ennui pointe. Je m’endors intérieurement. Le rideau tombe. Enfin !

Je reste à l’entracte dans la salle, observant les techniciens déverser la terre sur le plateau et la rependre avec application et vélocité. Un ballet avant le ballet.

Le basson commence son solo mythique, le Sacre peut commencer.

Je connaissais la chorégraphie de Pina Bausch par des vidéos Youtube et grâce à l’incroyable film de Wim Wenders, Pina. Mais ce soir là, le « live » me fait ressentir des émotions d’une force inimaginable. La musique de Stravinsky tout d’abord, merveilleusement rendue par l’Orchestre de l’Opéra, ne m’a jamais parue aussi brute, aussi actuelle. La chorégraphie est d’une intelligence rare, les mouvements de groupes, les petits soli se détachant par moment, le solo final… Tout cela est réglé avec soin et donne pourtant une impression d’improvisation sidérante. Les mouvements de groupes sont de véritables moments de grâce (et pas au sens « gracieux ») et je ne peux m’empêcher d’avoir les larmes aux yeux. Le solo de l’Elue par Alice Renavand est un moment d’anthologie qui fascine et vous fait mal à la fois (ces coups de coudes dans les côtes…). Il est difficile de parler d’une œuvre qui vous bouleverse à ce point. Peut-être une énumération de mots-clefs pourrait donner mon impression générale:

Violence. Fluidité. Animalité. Communion. Brutalité. Effroi. Beauté.

Le spectacle est terminé et il est assez fascinant de constater que cette œuvre a éclipsée de manière écrasante le reste de la soirée. Les œuvres de Wheeldon et McGregor paraissent déjà vieillies tandis que celle de Bausch, qui a fêté en 2015 ses 40 ans, n’a jamais semblée aussi jeune.

 

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