Programme Bel/Millepied/Robbins: Debrief de la soirée du 15 Février

Par Victor

Il faut bien avouer que je n’avais à la base aucune envie de voir cette soirée. Le programme peinait à créer chez moi le désir. Mais le déchaînement de critiques, d’avis divergents, que j’ai pu lire depuis la première ont éveillé mon intérêt et ma curiosité : qu’est-ce qui pouvait susciter une telle passion de la part des journalistes et des blogueurs ? Une bonne fée s’étant penchée sur mon cas, me voici donc lundi soir à Garnier (aaaah, ça faisait longtemps, et ça fait toujours plaisir), pour découvrir ce fameux triple-bill.

            Tombe, de Jérôme Bel

Jérôme Bel n’est pas un chorégraphe, je pense que l’on peut s’accorder là-dessus. Mais des deux spectacles que j’ai pu voir de lui (Véronique Doisneau et Tombe), il se dégage un constat sans appel : ce sont bien des spectacles sur la danse, voire des spectacles de danse. Pas de surprise au lever de rideau, mes lectures m’avaient déjà instruit du programme : trois danseurs font monter sur scène une personne avec laquelle ils n’auraient jamais pu danser à l’Opéra. Grégory Gaillard fait donc découvrir la scène de Garnier à Henda Traoré, ancienne caissière et baby-sitter de son quartier. Rien de bien palpitant : on est un peu dans « C’est pas sorcier à l’Opéra » (« oh, une salle ! Et ça Fred/Henda, c’est la poursuite ! »). Et puis cette diction très particulière, artificielle, qu’employait déjà Véronique Doisneau dans l’oeuvre que Jérôme Bel lui a consacré. Au moins on a le plaisir de voir les décors de Giselle en pleine lumière. C’est justement avec Sébastien Bertaud que l’on bascule dans Giselle : la musique d’Adam suffit à elle seule à me donner la chaire de poule, et l’on assiste à un véritable pas de deux avec Sandra Escudé, cavalière unijambiste transformée en Willi d’un soir. C’est une revisite handi-danse de Giselle, qui est pleine de cohérence et qui a toute sa place sur la scène de Garnier. Sandra Escudé EST Giselle dans son fauteuil roulant, elle glisse sur le plateau, présente des ports de bras convaincants, et c’est beau. Giselle est brisée, comme Sandra, mais Giselle ne se lamente pas sur son sort, comme Sandra. Un vrai message, et une vraie idée de revisite de Giselle qui gagnerait à être développée. Enfin le film de la répétition de Sylviane Milley avec Benjamin Pech est plein d’émotion. Cette spectatrice âgée est émouvante, elle pourrait être la grand-mère de chacun des spectateurs. On la voit heureuse de participer à ce projet, et elle semble avoir du mal à croire qu’elle danse avec Benjamin Pech que l’on sent plein de respect et de tendresse pour ce corps âgé et atteint, comme un écho aux problèmes physiques que rencontre le danseur lui-même. Un hommage au public, à ce public qui l’a suivi, qui personnellement m’a touché. Et que demande-t-on à l’art, sinon de toucher le spectateur ? Je ne regrette pas d’avoir assisté à Tombe. Je ne le reverrai pas 36 fois, c’est sûr, mais c’est une très belle expérience. Les hués du public aux saluts m’ont donc choqué. Il est odieux de manifester un tel irrespect envers une performance, avec cette manière bestiale qu’est la hué, d’autant plus avec des personnes sur scène qui se sont mises en danger, à nu, pour ce projet. Je suis sorti dégoûté à l’entracte.

            La nuit s’achève, de Benjamin Millepied

Le pire est que ce sont peut-être les mêmes spectateurs qui ont ovationné Benjamin Millepied lorsque ce dernier est apparu sur scène à l’issu de sa création. Ce public me dépasse. Une performance originale comme celle de Bel les révolte, mais une création pompeuse, surannée, convenue, suffit à emporter leur enthousiasme aveugle, à moins que ce soit une espèce d’adoration pour le chorégraphe qui entraîne cette adhésion sans faille à son œuvre. Oeuvre durant laquelle je me suis pourtant copieusement ennuyé. La musique est superbe, les danseurs magnifiques : Amandine Albisson et Hervé Moreau forment un très beau couple, élégant et romantique. J’adore vraiment Amandine Albisson que j’ai trouvé sublime hier soir. De même que Hugo Marchand, élégant, Sae Eun Park, sensible et sincère dans sa danse. Marc Moreau et Ida Viikinkovski me semblaient plus en retrait, mais ont fait ce qu’on attendait d’eux (quoique je trouve la dernière toujours un peu brouillonne et brute de décoffrage). Mais les costumes de la première partie sont laids (les couleurs sont spécieuses), et surtout la chorégraphie me perd. Très dure à danser, trop riche, beaucoup d’idées qui se croisent : tout cela forme un ensemble illisible. Les pas ne me racontent rien, et les danseurs, lorsqu’ils tentent d’y mettre de la sensibilité, sont tout de suite écrasés par l’enchaînement de figures plus ou moins pertinentes avec le propos. Je n’ai pas du tout été emporté, à part dans le troisième mouvement où le tempo s’accélère. J’y ai cru, mais je suis pourtant bel et bien resté sur ma fin. Je l’avoue sans fard : j’attendais l’entracte avec impatience.

            Les Variations Goldberg de Jérôme Robbins

J’ai pu lire que Benjamin Millepied imitait Robbins. Voir leurs pièces à la suite m’a convaincu du contraire. Là ou Millepied fait compliqué, intellectualiste, Robbins fait simple, pur, sans prétention. Et ça marche. Ces Variations Goldberg, c’est la danse du YOLO. Les mecs, on n’a qu’une vie, alors profitons ! Dansons, essayons des trucs, amusons nous, étonnons nous de ce que fait notre corps, soyons espiègles et libres de toute contrainte ! Robbins propose une danse simple, musicale, lisible, pas pour autant plus facile à danser au contraire (car tout doit être nickel), mais qui permet aux danseurs de donner libre cours au mouvement. Le corps de ballet, plein de joie de vivre et de danser, nous emporte avec lui. C’est long, mais Dieu que c’est beau. Je craignais de m’ennuyer, ce ne fût pas le cas un seul instant. Pierre-Arthur Raveau et Mickaël Lafon sont sublimes, ils proposent l’un et l’autre une très belle danse, très propre, et on les sent heureux d’être sur scène. Axel Ibot très en forme : je ne l’avais vraiment vu danser que dans du Millepied, il se révèle véritablement dans Robbins. Charline Giezendanner est un bonbon rose absolument charmant : une danse piquante, très précise, elle semble s’étonner elle-même de ce que font ses pointes, j’ai été emporté. Hugo Marchand danse avec Marie-Agnès Gillot, qui pourrait être sa (petite) mère : elle était déjà Etoile lorsqu’il est rentré à l’Ecole de Danse…un couple surprenant mais efficace. Hugo Marchand est un partenaire attentif, et MAG se révèle à l’aise dans ce répertoire : elle déploie ses lignes sculpturale et d’une souplesse légendaire dans ce pas de deux qui semble fait pour elle. Marchand, dans la variation qui suit, dévoile toutes ses qualités : petite batterie impeccable, danse élégante, présence dans le haut du corps. Léonore Baulac éclipse totalement son binôme Karl Paquette : ce dernier est si bon partenaire qu’entre ses bras, elle se lâche totalement. Des arabesques à couper le souffle, des tours très nets, aucune faiblesse technique dans un pas de deux pas si évident que cela et parfois acrobatique : Léonore Baulac est bel et bien Première Danseuse et le fait savoir. Elle rayonne sur le plateau. Hannah O’Neil, après elle, me semble presque plus terne : le couple qu’elle forme avec Germain Louvet ne paraît pas trop savoir quoi faire du pas de deux. Mais lâché dans des variations individuelles, les voilà comme transformés : Germain Louvet a un ballon superbe, des tours admirables, une danse enthousiasmante. Hannah O’Neil se déchaîne dans une petite variation technique qu’elle présente avec brio : voilà la « Reine Hannah » qu’on m’avait promis !

Même si Tombe restera une très belle expérience (et j’attends un développement sur cette Giselle handidanse), après ces Variations le reste me paraît accessoire. Comme quoi, les profs de danse ne se trompent pas lorsque l’élève reçoit l’injonction de « faire simple ». Et c’est souvent « faire simple » qui est le plus compliqué…

Photo: de gauche à droite Marie-Agnès Gillot, Hugo Marchand, Pierre-Arthur Raveau, Valentine Colasante. Crédit photo Joëlle Bonnet 

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5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. haustete dit :

    vous etes beaucoup trop dur et sans aucu doute insensible u talent de Benjamin Millepied!!!C’est bien regrettable!!
    Sylvie

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    1. ildanse dit :

      Je ne suis pas insensible à son talent: contrairement à d’autres, j’avais plutôt bien aimé son Daphnis et Chloé et certains passages de CLBF m’avaient emballé. Insensible à ce ballet en revanche, c’est certain…

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  2. Ceylina dit :

    Merci pour ce billet ! J’y étais un autre soir, avec une autre distribution de solistes pour les variations Goldberg et j’ai également été emballée. A l’heure où l’on répète en boucle que la compagnie va mal et n’est plus au niveau, cette joie de danser, cette musicalité et ce talent font vraiment plaisir à voir.
    J’ai été tout aussi choquée que vous par rapport aux huées à la fin de Tombe. Au moins, le soir où j’y étais, une partie du public de l’amphithéâtre a donné de la voix à grand coups de bravos pour essayer (plutôt avec succès) de surpasser les huées, qui se sont donc calmées. Mais j’avoue ne pas comprendre cet irrespect de la part du public, d’autant plus que ceux qui étaient mécontents devaient savoir à quoi s’attendre en achetant leurs places, et qu’il auraient pu manifester leur désapprobation en silence. Cette solution, au moins, aurait témoigné du respect envers ceux qui montent sur scène.

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  3. Léa dit :

    Merci !! Vous m’avez donné envie d’y aller et grâce à une place à la revente 3 h avant, j’y étais et j’en reviens bouleversée. Tombe était très émouvant. 2 couples derrière moi ont passé l’entracte à faire des critiques d’un snobisme intello insupportable (à 25-30 ans….), l’Opéra ne mérite pas son public… Le 1er duo était le moins intéressant. La willi et son prince effectivement très crédibles. Benjamin Pech était le plus émouvant, en plus il était là sur scène, pour l’avant-dernière fois… Pas de huées, 3 rappels mais c’était quand même tiède comme accueil. Bref ils m’auraient gâché mon plaisir.

    Millepied comme d’habitude. La danse « cool », « easygoing », c’est fluide, efficace, joli, mais…. Visuellement s’entend, car techniquement c’est dur et d’ailleurs sur la fin les danseurs étaient fatigués et ça se sentait. La distribution de ce soir ne m’a pas semblé raconter grand chose. Hugo Marchand et Laetizia Galloni étaient les plus marquants. Le pas de deux central reste le plus beau moment. Costumes des hommes terribles, réussir à mal habiller Marchand c’est presque une performance. J’en ai un peu conclu aussi que Beethoven c’était pas forcément fait pour danser… Planès était excellent alors parfois j’ai décroché pour me mettre en mode « concert ». Beaucoup d’applaudissements, mais c’était la dernière, alors pourquoi pas.

    Robbins : j’adore Bach et j’aime Robbins alors c’était facile mais malgré quelques longueurs (le groupe en bleu au milieu….) ça pouvait durer encore longtemps, j’étais captivée. Les ensembles quasi parfaits, en particulier les garçons. Héloise Bourdon magnifique mais peu en communication avec sa binôme sur la partie à deux. Une distribution étoilée au top de la forme, un duo Gilbert-Hoffalt particulièrement éclatant, Paquette-Pagliero plus sobres mais très applaudis car parfaitement fluides et harmonieux (mais ils se connaissent bien!!). J’ai senti Pagliero un peu en retenue (effet du retour de blessure?). Ganio/O’Neill un peu moins bons. Globalement la pièce ne met pas beaucoup en valeur les hommes dans cette partie de pas de deux, dommage. Interprétation minimaliste, je ne sais pas trop ce qu’on peut « raconter » ici mais ce soir il y avait des moments où ça frôlait le cours de danse, d’autres très inspirés. Bref ça ne vaut pas « Dances at a gathering » même si ça y ressemble beaucoup (on retrouve des motifs familiers), la musique était plus difficile aussi, mais le final est extraordinaire, les ensembles à tomber.
    Il manque un décor à ce ballet. Je n’en pouvais plus de ce fond gris (j’ai pensé à vous, le fond bleu m’a manqué :-)) et ce tapis noir. Avec les costumes tout simples on se demande si on est en répétition ou en représentation. J’ai aussi peiné avec les couleurs des costumes. Jusqu’à ce bouquet final où tout d’un coup elles prennent du sens, dans leur entrelacs !!
    Clairement le public a aimé mais a trouvé long (surtout au paradis où j’étais), sans doute par manque de familiarité avec le morceau et ce qu’il a de répétitif, ça se « réveillait » à chaque variation plus rapide… 3 rappels, c’est peu.
    Bref, difficile d’aller se coucher après ça…

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