La Première de Roméo et Juliette – Le debrief

Par Victor

Entendons-nous bien: Roméo et Juliette est incontestablement un ballet apte à faire surgir l’émotion. Les costumes et décors sont superbes, l’histoire fait pleurer dans les chaumières depuis des siècles, la danse de Noureev la raconte parfaitement bien, tout comme la musique de Prokofiev (suffisamment bien jouée par l’orchestre de l’Opéra pour contenter le non-mélomane que je suis). Il était donc prévisible que je sorte de Bastille satisfait de cette représentation, comme l’a probablement été tout le public de ce samedi soir.

« Satisfait » est pourtant bien maigre pour décrire mon sentiment à l’issue de la première représentation de la série. Et lorsqu’une telle valeur ajoutée est amenée à un ballet, il n’y a pas de mystère: nous la devons aux artistes.

Il revenait à Amandine Albisson et Mathieu Ganio de camper les amants maudits pour cette Première. J’attendais avec impatience la prestation des deux Etoiles, et je n’ai pas été déçu du voyage. Mathieu Ganio n’est pas particulièrement surprenant: comme d’habitude, il fait ce qu’il fait de mieux, c’est-à-dire lui-même, et c’est tout ce qu’on lui demande ! Ce danseur a TOUT de Roméo: le physique princier, un peu déboussolé, l’air romantique. Sa performance n’étonnait pas, mais qu’est ce que « ne pas étonner » quand on parle d’une Etoile telle que Mathieu Ganio ? C’est assurer le rôle. Quelques reproches toutefois, pour chercher la petite bête: ses sauts manquent souvent un peu de hauteur, ses tours se comptent plus souvent par deux que par trois. Mais rappelons-nous que le rôle demande une dépense physique considérable : on comprend qu’il faille se ménager. Enfin Mathieu Ganio, s’il est servi par la nature pour camper Roméo, aurait pu creuser son interprétation pour la rendre encore plus vraisemblable: si on le pensait certainement amoureux, on peinait un peu cependant à le voir passionné.

En réalité, à mes yeux c’est Amandine Albisson qui était la caution-passion de la soirée. Elle incarne très bien la Juliette puérile du premier acte, assure le spectacle sans problème mais sans me faire encore basculer de mon siège.  Cela aurait pu rester ainsi jusqu’à la fin, j’aurais été content. La claque arrive à la fin de l’acte 2, lors de la « petite folie » de Juliette pleurant sur le corps de Tybalt. L’Etoile s’y révèle absolument déchirante, du deuxième balcon mon pouls s’accélère et j’ai la chaire de poule. En ce laps de temps très court, ma soirée a basculé dans la vraie tragédie. C’est Amandine Albisson, plus que Mathieu Ganio, qui tient tout le troisième acte. La scène avec sa nourrice et ses parents, lorsque Juliette refuse d’épouse Pâris, me glace littéralement. Tour à tour rebelle, insolente, blessée, prostrée, immobile comme déjà morte, parfois à la limite de la démence, Amandine Albisson me fait vivre Juliette à la perfection. Le pas de trois avec le fantôme de Tybalt et Mercutio est très bien exécuté. Enfin, Juliette est morte, et elle est bien morte. Que demander de plus ? Une technique au cordeau ? Elle y était, on ne s’épanchera pas.

Le partenariat entre les deux danseurs tient la route sans difficulté notable, Mathieu Ganio est un bon partenaire mais Amandine Albisson seule fait plus passer d’émotion que le couple réuni. Le pas de deux du balcon était bien, pas de problème, mais je n’ai pas non plus été transporté. Pour autant je reste sur un souvenir très positif de l’interprétation des deux amoureux d’hier soir.

R&J Amandine Mathieu
« Moi Roméo, toi Juliette ». Amandine Albisson et Mathieu Ganio aux saluts. Crédit photo La Petite Photographe

 

Les personnages secondaires ne sont pas en reste. Karl Paquette est un Tybalt sombre et dur comme il sait le faire. Yann Chailloux fait un Pâris très honorable, avec des tours très propres (finis sur l’équilibre, nickel), et une bonne interprétation de ce rôle à mon sens plus complexe qu’il n’y paraît. Héloïse Bourdon est une Rosaline charmante, une danse propre, tout passe crème (mais est-ce vraiment un rôle à la hauteur de ses capacités…?). Cependant tout ce beau monde est vite dépassé lorsque François Alu rentre en scène. Je n’en rajouterai pas sur sa technique, vous savez l’admiration que j’en ai et elle était au rendez-vous. Non, ce qui était super, c’est le travail d’interprétation sur Mercutio. Vulgaire, grotesque, salle gosse, il a joué la carte de l’humour à fond et ça marche, on sentait le public conquis ! La mort de Mercutio est parfaitement bien exécutée, avec une très belle théâtralité sans trop en faire. Le retour en fantôme à l’acte 3 n’en est que plus glacial. A ses côtés, Fabien Révillion n’est franchement pas en reste. C’est un beau Benvolio qu’il nous a fait, tête-à-claques puis sensible, avec une jolie danse (qui ne m’avait pas marqué lors du concours de promotion, mais là je suis conquis). Finissons cet aperçu des rôles secondaires avec un grand bravo à Stéphanie Romberg qui a été une Dame Capulet d’une très grande classe, le tragique de la représentation lui doit beaucoup.

R&J Mathieu-François-Fabien
Un trio de choc chez les Montaigu ! De G. à D. : Fabien Révillion (Benvolio), François Alu (Mercutio) et Mathieu Ganio (Roméo). Crédit photo La Petite Photographe

Le corps de ballet m’a globalement semblé très bien, les scènes de groupe très vivantes avec des danses de caractère bien exécutées, les dames et chevaliers altiers, les acrobates en forme (malgré un petit problème de Paul Marque avec son drapeau, mais il a bien su le gérer), de mon côté rien à dire. La compagnie semblait heureuse de danser ce ballet, et ça fait plaisir à voir. 

Un petit mot du public : il y avait du beau linge pour cette Première, et j’ai pour ma part ressenti une ambiance un peu guindée (surtout en parterre, cela va sans dire). Le public semblait un peu mort, et les applaudissements timides. Je ne savais si la salle n’osait briser la poésie, ou si tout simplement ils ne savaient pas quand applaudir, ou même si elle n’était pas réceptive. Il faut le dynamisme de François Alu pour lui tirer de véritables applaudissements spontanés.  J’ai parfois eu l’impression de jouer au chauffeur de salle : il n’était pas rare que la salle n’applaudisse qu’après quelques clap-clap timides (les miens ou ceux d’autres spectateurs)…Les saluts des danseurs ont toutefois été bien applaudis. Dans la catégorie Spotted: étaient présents pour cette représentation Benjamin Millepied et Aurélie Dupont, Marie-Claude Pietragalla et Clothilde Vayer (Maître de ballet pour cette série), ou encore Audric Bezard. Une représentation sous de hauts auspices donc !

Le tout me laisse in fine un super souvenir, je suis sorti conquis de la salle et confiant dans les représentations à venir !

Les photos de cet article sont publiées avec l’aimable autorisation de leur auteur, La Petite Photographe. Retrouvez-la sur Instagram (@la_petite_photographe) et sur Twitter (@LA_de_M) ! Merci à elle !

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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Léa dit :

    Merci !!
    Heureuse de voir qu’Amandine Albisson dépasse les espérances. En espérant que Mathieu Ganio atteigne la perfection dramatique dont il est capable !!!
    Dites, François Alu nommé étoile sur Mercutio, vous croyez que c’est possible? (j’ai tellement hâte qu’il soit nommé comme il le mérite….)

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  2. BA dit :

    Merci pour ce récit ! J´ attends avec encore plus d´impatience ma soirée.

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  3. Léa dit :

    Finalement j’ai pu assister à la même distribution hier soir. Magnifique, extraordinaire, quelle production !!.
    Amandine Albisson ne m’a pas semblé si déchirante que cela, mais l’effet dramatique était très bon. Le couple avec Ganio fonctionnait très bien, même s’il reste toujours dans une certaine retenue, qui contraste avec son aisance (on sent le rôle maîtrisé et ultra-pratiqué). François Alu exceptionnel, Héloîse Bourdon lumineuse, Karl Paquette dans un style « froid » très crédible, et techniquement sans failles. Le rôle de Pâris est vraiment ingrat et hier soir je n’ai pas accroché…
    En revanche des fautes et désynchronisations visibles dans le corps de ballet : fatigue?
    Vivement la prochaine avec Marchand/Gilbert !!

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