Casse-Noisette revisité à Garnier : merci aux danseurs

Par Victor

Anxieux à l’idée d’assister à ce diptyque, inquiet de ce que ce Casse-Noisette revisité allait donner, je n’avais pas prévu d’aller assister à cette soirée. La répétition à l’amphithéâtre Bastille m’avais pourtant convaincu, et me voici à Garnier le lundi 21 mars pour assister à la soirée proposée par Dimitri Tcherniakov.

Je ne m’épancherai pas sur la première partie qu’est l’Opéra Iolanta. Ce n’est ni le bon lieu ni le bon auteur pour en traiter, tant l’opéra est un domaine dans lequel je n’ai que peu de connaissances ou d’appréciation (mais je suis assez d’accord avec Monsieur le Vicomte). C’est pourtant sur les derniers airs de Iolanta que Casse-Noisette commence, déjà, un peu. Marion Barbeau entre sur la scène, déambule parmi les chanteurs, avant que la scène ne recule et que l’on découvre que cette représentation est une mise en abyme, et qu’elle était en réalité offerte à la jeune Marie pour son anniversaire.

Chorégraphes, qui sont vos dealers ?

Comme vous allez le constater, l’avertissement contractuel que j’avais évoqué dans l’article sur la répétition s’imposait véritablement. La première partie, chorégraphiée par Arthur Pita, a pourtant quelque chose de l’ambiance de Noël de Casse-Noisette : il s’en dégage une telle énergie, une telle joie de vivre, que l’on est plutôt emporté par le bonheur de cette famille réunie pour un anniversaire. Les danseurs chantent, crient, parlent, et on est un peu au théâtre. La « stupid dance » d’Arthur Pita fait merveille. Les enfants jouent, les adultes aussi, on offre un chien à Marie, une piñata apparaît sur scène…on a le droit à tout ! Et de temps en temps, entre deux déhanchés, pour faire bonne mesure, on cale un tour en l’air ou un grand jeté. Tout cela est bel et bon, mais manque de profondeur chorégraphique. Clairement. Cependant on s’amuse, on passe un bon moment, et on ne le voit pas passer. C’est déjà ça. 

Puis après un baiser entre Marie et Vaudémont, la famille revient, et le cauchemar est censé commencer. En fait de cauchemar, on a des danseurs qui s’agitent en tous sens, dans la danse frénétique d’Edouard Lock. Les proches de Marie se déchaînent contre cet amour interdit entre une jeune bourgeoise et un chanteur toléré mais pas accepté. Et plutôt que de sentir monter l’angoisse, on s’ennuie. Les pas et gestes se répètent sans fin, et ça lasse. Une explosion met fin à cette vaine agitation par le biais d’un écran au fond de la scène, tout s’écroule, et les flocons traditionnels se font gravats des décombres de la maison de la jeune fille. Sidi Larbi Cherkaoui nous signe ensuite un pas de deux entre Marie et Vaudémont : plus de danse, plus de mouvement, mais rien de révolutionnaire. Disons que c’est mignon, mais un peu facile. La valse des flocons, par le même chorégraphe, est une revisite intéressante : Marie est seule au milieu de réfugiés fantomatiques, mais la danse encore ne me transporte pas d’admiration.

Lock s’empare du passage suivant : une scène dans une forêt, avec Marie voyant des Vaudémont par cinq, qui là encore dansent quasiment sur place, à grands coups de ports de bras brusques et rapides et de battements de jambes qui le sont tout autant. Puis la scène se remplit de jouets géants, et la partition de Tchaïkovsky en est aux fameux divertissements « exotiques ». C’est normalement un passage bon enfant, qui donne lieu à des variations et pas de deux distrayants et remportant habituellement un certain succès dans le public. Edouard Lock les salope consciencieusement, en répétant encore et toujours les mêmes gestes parfois simplistes, et on peine à distinguer les différences d’intention entre les danses. Comme dans toutes les parties du ballet signées par ce chorégraphe, on a droit en boucle à des mouvements secs des bras des danseuses, qui remontent de temps en temps leurs robes puis font descendre leurs mains en un triangle dessinant leurs pubis. Tout cela m’a paru sans propos, n’apporte rien à l’histoire de ce Casse-Noisette revisité, et franchement barbant.

Cherkaoui revient pour la dernière partie. On ne peut pas dire qu’il se soit foulé pour une valse des fleurs devenant la valse des âges : des Vaudémont et des Marie dansent, remplacés par leurs doubles devenus matures (et parents), puis devenus vieux. En fait de danse, ce ne sont que des pas de valse. QUE des pas de valse. Franchement, la musique s’appelle « valse », d’accord, mais elle méritait mieux. Le pas de deux final est pourtant intéressant, avec beaucoup de mouvement, des portés assez beaux, je suis au moins rassuré : le climax de ce ballet, à mon sens le plus beau pas de deux du répertoire classique, n’est pas massacré. La proposition est loin d’être révolutionnaire là encore, mais au moins c’est assez joli. Marie danse seule les deux variations qui suivent (oui, la variation du Casse-Noisette devient une variation de Marie), et c’est pas mal. Enfin, elle revient dans son salon après qu’une météorite lui ait foncé dessus, et le spectacle est fini.

Voilà voilà. Une revisite dont on aurait franchement pu se passer à mon sens. L’idée était intéressante, mais on ne s’attaque pas à un tel monument avec de gros sabots. Or, c’est exactement ce qui a été fait. Pita s’est amusé et a amusé le public et les danseurs, mais il aurait pu le faire ailleurs. Lock s’est empêtré dans une danse impénétrable, lassante et, pour tout dire, barbante. Enfin Cherkaoui, qui est probablement le chorégraphe qui a apporté le plus de mouvement à l’œuvre, est resté dans une certaine zone de confort. Un petit mot de l’usage de la vidéo dans ce ballet : il est parfois intéressant et intelligemment fait, parfois kitsch à la limite du comique. La grosse météorite, ou encore l’hippopotame géant qui se ballade dans la scène de la forêt, sont complètement randoms, si ce n’est WTF.

Le talent des danseurs sauve la soirée

S’il y a une chose qui retient mon attention dans cette soirée, ce sont les interprètes. Franchement, ils n’étaient pas toujours gâtés, mais ils se sont complètement investis dans le projet. Citons Takeru Coste qui dévoile ses talents d’acteurs durant la scène d’anniversaire, ou les Vaudémont de la scène de la forêt (Adrien Couvez, Antonin Monié, Simon Le Borgne, Takeru Coste et Hugo Vigliotti), investis et précis dans la gestuelle mécanique d’Edouard Lock. Dansés par d’autres danseurs, j’aurais probablement trouvé la production affligeante. Mais leur investissement et leur technique m’ont fait passer la pilule.

C’est un plaisir de voir évoluer Alice Renavand, qui habite magistralement le rôle de la mère de Marie : d’épouse, mère et maîtresse de maison affable, elle se transforme en une espèce de magicienne, très crédible, avec beaucoup d’intensité. Stéphane Bullion danse peu pour un rôle principal, mais il a réussi à pénétrer le rôle de ce Vaudémont pâle et faible, il y est très crédible et ce n’était franchement pas facile. Il met de l’intensité dans son mouvement, et est un partenaire précieux pour Marion Barbeau.

Marion Barbeau, interprète fantastique (et de bonne volonté)

Justement, Marion Barbeau. Cette danseuse est quand même une perle. Elle incarne très justement, elle a une technique très sûre, et lorsqu’elle s’élève, dans un saut ou dans un porté, laissant flotter en l’air des bras d’une très grande expressivité, elle transporte vraiment le spectateur. Sans elle, les pas de deux de Cherkaoui seraient fades : elle s’y investit tellement et c’est un tel plaisir de la voir danser qu’elle nous ferait avaler n’importe quoi. Ce n’est pas une excuse pour les chorégraphes, qui avaient une interprète en or sous la main et qui la sous-emploient clairement : au final, elle danse très peu. Plutôt que de l’élever par des sauts et des portés, elle se voit imposer la plupart du temps une danse dans le sol, voir au sol, et elle crispe plus ses bras sur sa robe qu’elle ne les lève vers le ciel. Quel dommage…Se voir offrir le rôle de Marie est tout de même gage d’espoir pour celle qui n’est encore que Sujet, et grande est ma hâte de la voir plus sortir du corps de ballet pour des grands rôles : j’ai raté sa Gamzatti en décembre, mais les prochaines années devraient être riches !

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Les saluts des danseurs et des chanteurs. Au centre, en robe jaune, Marion Barbeau. En blanc, Sonya Yoncheva (Iolanta) et à côté en robe mauve, Alice Renavand

 

Cette soirée est à mon sens révélatrice d’un écart entre l’excellence de la compagnie de l’Opéra de Paris, et la platitude issue des délires pseudo-intellectualisants de chorégraphes et metteurs en scène qui nous ont habitué à mieux. Je vous laisse sur cette citation de Maurice Garçon qui, revenant du théâtre, écrit dans son Journal : « Une recherche psychologique fausse m’irrite et me fait sans cesse penser que la vie est trop courte pour que je puisse lui dérober même les courts moments d’une soirée que j’eusse passée plus agréable chez moi ».

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Même navrant constat !! mais cette météorite !! quel pétard mouillé hahaha

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  2. Audrey dit :

    « Cette soirée est à mon sens révélatrice d’un écart entre l’excellence de la compagnie de l’Opéra de Paris, et la platitude issue des délires pseudo-intellectualisants de chorégraphes et metteurs en scène qui nous ont habitué à mieux. »
    Voilà c’est tout à fait ça, j’ai ri à gorge déployée
    C’est tout
    Bisous

    Aimé par 1 personne

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