Soirée Ratmansky/Robbins/Balanchine/Peck – Le Debrief

Par Victor

Encore pour cette saison une soirée que j’attendais sans impatience. Pour être honnête, si elle n’avait pas été en avant-première jeune, je n’aurais probablement pas pris de place pour ce programme que je prédisais « décevant » en septembre.

Et bien, voici une preuve s’il en est que je suis faillible et que je me suis planté sur ce pronostic. Attention, j’ai toutefois trouvé le programme inégal, mais certainement pas décevant. J’ai même plutôt passé une bonne soirée ! Malgré le fond bleu…

Fond bleu, mais aussi rose, mauve, orange, à croire que la mise en scène a entendu mes griefs et décidé de mettre un peu de variété pour habiller ces scènes nues que les chorégraphes américains s’ingénient à remplir. C’est en effet bien une soirée encore placée sous le signe de l’Amérique : Alexeï Ratmansky est certes très russe, mais aussi très apprécié aux USA, quant à Balanchine (le père fondateur), Robbins (la coqueluche du XXe) et Peck (la coqueluche du XXIe), on ne fait plus américains.

Avant le lever de rideau, deux éléments peu réjouissants : tout d’abord une belle minute de silence en hommage aux victimes maliennes et belges. Puis l’annonce que Pierre-Arthur Raveau n’assure pas la représentation ce soir-là. Heureusement, pas de blessure apparemment :

Seven Sonatas : Mélanie Hurel et Hugo Vigliotti m’empêchent de m’endormir

C’est Ratmansky qui ouvre la soirée, avec Seven Sonatas, sur une musique de Domenico Scarlatti. La pièce en elle-même n’a rien d’inoubliable : on est dans le pur ballet de divertissement, sans message particulier, franchement…on s’emmerde, mais on s’emmerde « intellectuel ». Il s’agit simplement d’enchaîner les figures généralement convenues, sans originalité, ni interprétation, ni débauche technique pour sortir le spectateur de l’ennui poli qui ne tarde pas à s’installer.

Les danseurs proposent toutefois des choses très intéressantes.  Si Audric Bezard, qui remplace Pierre-Arthur Raveau, ne me fait rien passer de spécial avec son air impénétrable et imperturbablement sérieux (mais bon, remplacer au pied levé c’est pas facile non plus, donc on lui pardonnera pour cette fois), sa partenaire Eve Grinsztajn signe un joli retour. Dommage que ce soit sur une pièce où elle ne peut démontrer ses grandes qualités d’actrice…Elle, et le partenariat avec Audric Bezard, ont à mes yeux été un peu écrasés par les deux autres couples. Sae Eun Park, toute diaphane dans sa robe blanche, présente une jolie danse et un air de douceur qui s’accorde très bien avec Antonio Conforti, que je découvre en soliste ce soir. Belle découverte, d’un danseur avec une technique française assurée, un air doucement rêveur, le jeune quadrille aura des choses à raconter à l’avenir.

La palme revient à l’énergie de Mélanie Hurel et Hugo Vigliotti : à eux les passages les plus rapides, ils me sortent de ma torpeur ! Tous les deux présentent une danse précise, vivace, engagée, parfois drôle. Hugo Vigliotti n’est certes pas un monstre de technicité : moins puissant que le premier, moins propre que le deuxième, mais au moins il se donne avec cœur, et c’est au fond tout ce qu’on demande. Ce dernier couple rattrape le coup ! 

Hurel-Vigliotti
Mélanie Hurel et Hugo Vigliotti, une danse piquante et énergique qui fait mouche. Photo La Petite Photographe

Other Dances : Un couple d’Etoiles au top pour une belle pièce de Robbins

Other Dances, de Jérome Robbins, me réveille pour de bon. J’aime le chorégraphe, ce n’est pas un mystère, ses inspirations dans les danses de caractère d’Europe de l’Est (ces mains à la hongroise…), j’aime la musique de Chopin, tout s’annonçait sous les meilleurs auspices. Ludmila Pagliero et Mathias Heymann répondent à mes attentes. La danse est poétique, libérée, intelligente, joyeuse, ça fait du bien !!! Ludmila Pagliero n’est pas ma grande chouchoute, mais elle m’a conquis par sa belle souplesse et une présence simple mais efficace

Quant à Mathias Heymann…il a déclenché les ovations du public à juste titre : se tirant des difficultés des variations avec brio, il enthousiasme par son sourire, son ballon insolent, la finesse de son travail de bas de jambe, et je retiens également des doubles sauts de basque d’une superbes rapidité…quel plaisir de voir danser cette Etoile ! Et puis j’adore la première variation du danseur qui doit être un kiff à danser.

Pagliero-Heymann
Ludmilla Pagliero et Mathias Heymann : Etoiles au top pour Other Dances. Photo La Petite Photographe

Duo Concertant : Inégal mais intéressant et bien servi

Duo Concertant, de Georges Balanchine sur la musique de Stravinsky, nous replonge dans quelque chose de plus posé, plus apaisé. Je ne suis pas un inconditionnel de Balanchine, mais la première partie de cette pièce (qui entre au répertoire de la Compagnie) est agréable à regarder. Agréable, sans plus. Laura Hecquet et Hugo Marchand présentent pourtant eux aussi du très beau travail. Avec une calme assurance, ils arrivent à nous raconter leur petite histoire. Comme Ludmila Pagliero, Laura Hecquet n’est pas spécialement ma chouchoute et pourtant elle m’a beaucoup intéressé dans ce pas de deux : ses belles lignes, sa délicatesse et sa retenue vont très bien à la chorégraphie, comme avec Hugo Marchand d’ailleurs. 

Ce dernier est comme à son habitude un partenaire attentif, et nous présente une danse élégante et propre (comme à son habitude aussi). Je garde en mémoire un enchaînement de sissonnes dont je ne voyais pas le bout et qui doit mettre le cuissot à rude épreuve…La deuxième partie de la pièce avec ses jeux de lumière sur les mains et visages des danseurs est beaucoup plus intéressante, très poétique, très sensible, et permet véritablement aux interprètes de faire passer une émotion : pas de déballage technique ici, juste la beauté des corps et la précision du geste, et c’est vachement bien. La sensibilité des deux interprètes s’y dévoile plus entièrement, et l’on sort de ce moment un peu comme hors du temps.

Hecquet-Marchand
Laura Hecquet et Hugo Marchand: un couple bien accordé et élégant dans Balanchine. Photo La Petite Photographe

In Creases: l’explosion salvatrice

C’est sur cette respiration que le programme enchaîne et s’achève avec In Creases, de Justin Peck, qui m’a laissé une très forte impression pour son entrée au répertoire. Dès le lever du rideau, on en prend plein la vue : les costumes gris clair et blancs, éclatants mais pas kitsch pour un sou, le fort éclairage du plateau, les premiers accords des deux pianos interprétant le premier des quatre mouvements de Philip Glass, tout cela m’a fait pousser intérieurement un petit « whoua ! ».

Je découvre la chorégraphie de Justin Peck, et je comprends l’enthousiasme qui le suit partout où passe le prodige new-yorkais. Voilà une danse jeune, intelligente, libérée, énergique, parfois brillante, qui utilise très justement la technique classique, j’adhère complètement. Je n’ai pas vu passer les (très courtes) douze minutes du ballet, complètement pris dedans et ne pouvant me détacher des enchaînements des huit danseurs. Le chorégraphe a un sens aigu du mouvement, et il me presse de voir une autre de ses œuvres.

Ses interprètes d’un soir ne sont pas en reste : sont réunis sur ce ballet plusieurs danseurs jeunes et talentueux mis en avant ces derniers mois, et c’est un vrai plaisir de les voir y briller. Bien que Marine Ganio m’ait semblé un peu sur le retrait, elle n’a pas démérité. Mais côté danseuse, la scène est littéralement bouffée par Letizia Galloni, très élégante et radieuse, par la danse piquante et joyeuse d’Eléonore Guérineau, ou encore par les très beaux développés et la grâce de Marion Barbeau (qui rempile deux soirs de suite à Garnier, mais perso je ne m’en lasse pas).

Chez ces Messieurs, on ne démérite pas non plus : Vincent Chaillet, Alexandre Grasse et Antoine Kirscher sont très biens, malgré quelques petits problèmes de synchronisation parfois. On leur pardonne vite, car l’engagement et l’enthousiasme du groupe rachètent ces erreurs vénielles. Malgré tout leur mérite, c’est Marc Moreau qui aimante mon regard. Ce type de répertoire est vraiment celui dans lequel ce danseur excelle : les sauts et le bas-de-jambe sont au rendez-vous, de même que quelques jolis tours, mais je retiens toujours chez ce danseur son énergie et la manière qu’il a de ne jamais s’arrêter. Pas de pause dans le mouvement, tout est fluide, efficace, et c’est exactement ce que j’attends dans un tel ballet. Bravo à tout le groupe qui a récolté de justes ovations d’un jeune public aussi enthousiaste que moi ! Les rappels furent nombreux et mérités.

Galoni-Chaillet
Letizia Galloni brillante, accompagnée d’un Vincent Chaillet efficace. Photo La Petite Photographe

Pour résumer…

Enseignements du soir donc : Ratmansky m’ennuie, Robbins m’enchante toujours autant, Balanchine peut me plaire et je me découvre une adhésion à Peck…hâte de voir les prochaines programmations parisiennes de ce dernier ! La soirée vaut donc le détour, bien qu’il y ait peu de dates, je suis donc bien content d’avoir vu celle-ci !

Les photos de cet article sont publiées avec l’aimable autorisation de leur auteur, La Petite Photographe. Retrouvez-la sur Instagram (@la_petite_photographe) et Twitter (@LA_de_M) !

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. BA dit :

    Je suis contente de lire que votre allergie au fond bleu va mieux……
    Merci pour vos impressions. Je verai ce spectacle jeudi prochain avec la même distribution.
    Joyeuses Pâques !

    J'aime

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