Le Corsaire par Manuel Legris – Un bon saucisson viennois

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Quelle bonne surprise ce fut pour moi d’apprendre que Le Corsaire chorégraphié par Manuel Legris pour sa compagnie viennoise serait retransmise sur Arte Concert et disponible par la suite ! Et vous allez le voir, posé chez moi devant mon écran, j’ai passé un très bon moment.

Il faut dire que Le Corsaire, c’est quand même un truc qui est fait pour plaire et passer une bonne soirée. De plus c’est, selon une expression que j’aime bien, un bon gros saucisson. Comme pas mal de ballets classiques d’ailleurs. A savoir: un ensemble de pas de deux-variations-codas qui permettent aux danseurs de démontrer tout leur brio, le tout « saucisonné » ensemble par une histoire-prétexte, complètement pourrie, mais dont au fond tout le monde se fiche royalement. Donc comme le vrai saucisson: c’est gras, ça dégouline de partout, mais bon sang qu’est-ce que c’est bon !!

Pour vous faire une idée je vous raconte l’histoire en deux-deux: deux jeunes et belles esclaves, Gulnare et Médora, sont achetées par le Pacha à l’esclavagiste Lanquedem. Mais Conrad, le corsaire éponyme, tombe amoureux de Medora et la libère. Dans leurs refuge, Medora obtient de Conrad qu’il libère les autres esclaves. Pas chiante déjà la nana, elle vient de se faire libérer, elle devrait être contente, et elle n’est pas déjà arrivée qu’elle pose ses exigences ! Le Conrad, bon gars, il libère tout le monde. Bon gars, mais pas très politique…ses potes furieux se retournent contre lui et, sous la conduite de Birbanto, veulent le tuer. Il en réchappe, sauvé par Medora qui, elle, est ramenée au Pacha. Elle y retrouve Gulnare (vous savez, celle de tout à l’heure), on a droit à une espèce de vision dans un jardin en fleur. Puis Conrad se ramène, libère sa chérie, tue ce traître de Birbanto, et ils s’enfuient sur un bateau. Bateau qui fait naufrage, tout le monde meurt, sauf les deux amants qui se réveillent seuls et abandonnés de tous dans un endroit inconnu. N’importe quelle personne censée se dirait qu’ils ne sont pas sortis de l’auberge, mais dans le monde merveilleux du ballet c’est un happy end. Voilà voilà. Pas de quoi décrocher le prix du meilleur scénario, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais enfin bon, ça fait l’affaire.

En effet le but n’est pas de creuser la psychologie des personnages, de trouver une morale sociale ou politique, bref, de réfléchir, dans ce ballet. Certains ballets, même très classiques, s’y prêtent. Là, ce n’est pas du tout le cas. Non, ce que l’on attend, c’est du déballage technique. Et à ce petit jeu là, Manuel Legris nous a gâté.

La chorégraphie de l’Etoile devenue Directeur n’est pas révolutionnaire. Pas de véritable proposition, de trouvaille dans ce Corsaire. Non, Manuel Legris, probablement inconsciemment, ressort ici tout ce qu’il connaît: ce qu’il a dansé pendant sa carrière. Les enchaînements n’ont rien de surprenant, et parfois on trouve un peu de copier-coller, comme ces tours en l’air-assemblés arabesque de Lanquedem au premier acte qui me font sérieusement penser à la variation de Lucien d’Hervilly dans Paquita…Mais bon, on ne s’en plaindra vraiment pas. Manuel Legris nous gâte et gâte ses danseurs avec des fouettés dès le premier acte, des manèges, des rivoltades, des diagonales de développés sur pointes…La totale quoi. Les garçons sont bien servis, non seulement les solistes mais aussi le corps de ballet. Certains passages de ces messieurs ressemblent à des exercices de grands sauts, les danseurs exécutants des pas habituellement réservés aux variations de solistes. Ils y ont droit aussi et c’est justice, et ça fait du bien !!

Pour exécuter ces prouesses et nous faire avaler la fadeur de l’histoire, il nous fallait des danseurs au taquet. Et la compagnie viennoise en regorge. Le corps de ballet est pas mal, mais ce sont dans les demi-solistes que l’on trouve de vrai perles. Davide Dato est efficace en Birbanto, propose une belle danse énergique et volontiers impressionnante. Sa partenaire, dont je n’ai pas retrouvé le nom, était également particulièrement solaire dans ses maigres passages. Les trois Odalisques du pacha sont extraordinaires: dans un pas de trois très Bayadère, avec ensuite chacune sa petite variation (oui comme les Ombres), elles sont impressionnantes de précision technique, piquantes, souriantes, bref tout ce qu’on demande ! Kirill Kourlaev est très bon en Lanquedem: une belle danse, puissante, sans trop en faire, j’ai complètement adhéré à ses passages ! Lyudmila Konovalova est également très très bien, elle donne un peu de relief à un personnage plat et sans importance dans l’histoire, et c’est une belle technicienne.

Le couple principal est plus hétérogène…Alors que Maria Yakovleva est une véritable star, qui tient tout le ballet à elle seule dans le rôle de Médora, en scène (et sur pointes) presque tout le long de la représentation et impressionnante de technique, Robert Gabdullin est un Conrad plutôt décevant. Un ballon pas spécialement transcendant, des variations que l’on sent parfois un peu poussives, un sens dramatique peu impressionnant (et pourtant ce n’est pas le type d’œuvre qui demande des talents d’acteurs extraordinaires). Etrange impression de voir un rôle principal plus décevant que les (nombreux) rôles masculins secondaires…! 

Mais au final, je n’ai pas boudé mon plaisir. Le ballet est très sympa à voir, mais surtout la compagnie viennoise est une très belle compagnie, d’un haut niveau qui n’a vraiment pas à rougir face aux « grandes compagnies ».  J’ai très envie de les revoir, peut-être à Paris dans le Corsaire à l’occasion d’une invitation ? Ce serait une bonne nouvelle. Encore bravo à Manuel Legris pour le beau travail effectué, tant sur ce ballet que sur ses danseurs. C’est un beau bilan qui présente ce beau danseur, qui a parfaitement réussi sa reconversion. Peut-être saura-t-il être de bons conseils pour sa grande partenaire Aurélie Dupont ?

Pour (re)voir et (re)découvrir Le Corsaire de Manuel Legris sur ArteConcert, c’est par ici !

Photo: Le concert au harem, tableau de Alexandre-Louis Leloir, 1874

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Panpan de Guermantes dit :

    J’ai finalement pris le temps de regarder ça hier et je suis quasiment en tout point d’accord avec toi même je suis moins emballée par les variations des « Ombres ». Tu as fait un sort (mérité) au scénario, je n’en rajouterai presque pas… en fait on préférerait clairement que ca se finisse mal, histoire de rajouter un peu de drama à l’histoire.
    Sinon ce Corsaire était effectivement un peu en dessous de son traitre d’acolyte, Birbanto et de sa partenaire (!!!) qui était absolument lumineuse !
    Bref, c’était un bon moment (un petit peu longuet), même devant un écran.

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