Roméo et Juliette par Dorothée Gilbert et Hugo Marchand- Le Debrief

Par Victor

Le problème du spectateur de ballet régulier, c’est qu’il perd un peu de la magie du public occasionnel. Autant j’avais (presque) été transporté par l’émotion lors de la première, où je découvrais le Roméo et Juliette de Noureev sur scène, autant ce 12 avril j’ai eu plus de mal à être emporté totalement dans l’histoire. La distribution était pourtant grand luxe.

Le couple formé par Dorothée Gilbert et Hugo Marchand est vraiment en passe de devenir un grand couple de la Compagnie. On m’en avait parlé, tant leur partenariat dans L’histoire de Manon en fin de saison dernière avait marqué. Je l’ai découvert, quatre plombes après tout le monde, ce soir-là, et c’est une belle découverte. On croit à leur histoire, à la passion liant leur personnage, et leur partenariat est fluide, fluide…ils se tirent des pas de deux tordus du ballet avec brio, sans à-coup, sans hésitation entre deux pas. De plus ce couple, dans son interprétation, propose certainement la plus belle scène du caveau de la série.

Dorothée Gilbert fait une belle Juliette, cela ne fait aucun doute. Ses belles extensions, ses bras expressifs se mettent au service de sa danse où je n’ai pas trouvé de défaut. Elle est une Juliette puérile, enjouée, naïve au premier acte, peut-être un peu trop mais c’est bien fait. Lorsqu’on la met dans les bras de Pâris au bal, elle regarde ses amies sur le ton de l’adolescente devant son amoureux secret, il y a mille petits détails du genre qui sont très crédibles. D’ailleurs, le jeu est si travaillé à certains moments qu’il perd un peu en spontanéité…Mon autre petit problème est qu’elle garde cette puérilité, cette fraîcheur durant le reste du ballet. Il me semble qu’au cours de sa propre tragédie, Juliette doit grandir, devenir mature, et je n’ai pas eu cette impression. C’est toujours la Juliette puérile qui refuse Pâris, qui fait sa crise d’ado avec ses parents, qui, impulsive, tente le suicide, etc. Sa Juliette, plutôt que de combattre le destin de sa caste, son sexe et son époque, se laisse complètement guider par ses émotions. Cette interprétation, plus premier degré, est tout à fait valable et fut bien exécutée, mais elle me surprend moins.

Pour tout dire, c’est plutôt Hugo Marchand qui a remporté mon suffrage. « Hugo-woooh » a frappé fort ce soir là ! J’avais assisté à sa prise de rôle dans Casse-Noisette (qui était fort honorable d’ailleurs), mais depuis je ne l’avais pas revu dans un grand rôle. S’il danse Robbins comme personne, c’est à mon avis dans ce type de ballet qu’on le découvre parfaitement. Déjà, les capacités physiques du Premier Danseur lui offrent un ballon très très enviable: les sauts sont hauts, énergiques, pas forcément explosifs mais suffisamment impressionnants pour me arracher mon admiration. Les tours se comptent par trois minimums (aaaaah, ça change !), les jambes s’élèvent grâce à une souplesse rare chez ces messieurs: développés-secondes, arabesques, tout cela monte bien haut…Mais au-delà de ces considérations techniciennes, Hugo Marchand propose une danse très moelleuse, avec du mouvement, de belles impulsions éloquentes dans les ports de bras, pour des pas au service de l’histoire. Il nous a campé un Roméo rêveur, certes, mais aussi assez sérieux lorsqu’il est seul, assez terrestre je trouve, et très crédible en sale gosse de riche de Vérone avec ses potes de service, Benvolio et Mercutio. Quant à la manière dont il regarde sa Juliette, on y lit la passion dévorante et inconditionnelle, et ça c’est beau. Moi qui avait encore quelques doutes sur la maturité du danseur et son sens théâtral, les voilà évaporés sans réserve.

Du côté des rôles secondaires, j’avoue avoir facilement oublié la Rosaline de Sabrina Mallem. J’étais très content en revanche de découvrir le Benvolio de Mickaël Lafon. La danse ne me fait pas pousser des cris d’admiration, mais l’interprétation était très bien faite, vraiment très crédible. Belle performance dans l’annonce de la mort de Juliette à Roméo notamment. Je reste en revanche partagé sur celle d’Allister Madin en Mercutio. Il pénètre vraiment le rôle, tant dans la danse que dans la proposition artistique, c’est certain. Mais j’ai trouvé cette dernière un peu sombre: son Mercutio est assez ténébreux, on le sent un peu taré sur les bords, et on a l’étrange impression que plutôt que d’être insouciant, il prend plaisir à faire connerie sur connerie. C’est un point de vue tout à fait valable et intéressant, mais il casse quelque peu l’empathie que l’on peut avoir pour le personnage.

Je suis en revanche sans réserve sur Tybalt par Audric Bezard et Pâris par Jérémy-Loup Quer. Le premier respire l’animalité, la bestialité, c’est très très bon et j’ai parfaitement adhéré. Sa danse puissante fait tout de suite bien meilleur effet dans ce contexte que dans la minauderie polie de Seven Sonatas ! Jérémy-Loup Quer fait probablement la meilleure proposition de Pâris de la série. Plutôt que d’être exagérément hautain, il campe un Pâris simple, un amoureux crédible, un bon gars à qui on propose une belle fille et qui va voir l’addition de la vie lui tomber dessus à la fin. Un jeune homme normal, pas méchant, poli, presque attachant, et c’est vraiment très intéressant.

Il reste donc ce constat, étrange après ces lignes: je suis sorti content mais pas emballé. Alors quoi ? L’effet de surprise moindre que lors de la première ? Les interprètes ont tous fait des propositions honorables voir superbes, d’où me vient donc cette incompréhensible réserve ? Ce n’est pourtant pas la passion qui manquait dans ce Roméo et Juliette…Je pense que je suis juste passé à côté de l’angle de vue proposé par la compagnie ce soir-là. J’attendais autre chose de Mercutio, autre chose de Juliette notamment. Allister Madin et Dorothée Gilbert ont tous les deux fait de belles propositions, mais ils ne m’ont pas surpris. Et j’aime bien être surpris…Mais je fais probablement la fine bouche. Problème du spectateur régulier je vous dis ! Mais je ne peux nier non plus un certain enthousiasme, parce qu’on a quand  même vu de beaux moments de danse, particulièrement du côté de ces messieurs…Et puis de la passion sur scène quoi ! Bravo à tous les danseurs pour cette belle soirée. C’est, malgré mes réserves de spectateur mal luné, mérité.

Photo: Dorothée Gilbert et Hugo Marchand aux saluts. Merci à La Petite Photographe pour cette belle photo ! Retrouvez son travail sur Twitter (@LA_de_M) et sur Instagram (@la_petite_photographe).

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9 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Suquet dit :

    Bonsoir Victor,

    et merci pour cet intéressant debrief. Vous justifiez vos pensées avec un raisonnement solide qui permet de mieux comprendre pourquoi vous n’avez pas été autant emballé que la première fois. Si d’aventure, à la veille d’une représentation que vous avez déjà vu, il vous arrivait de craindre de ne pas être surpris, n’hésitez pas à (me) revendre votre place 🙂 Je suis moi-même balletomane et n’ai pas eu la chance d’assister à la représentation du 31 mars: il a fallu que la seule place que j’ai achetée soit h/z/appée par la grève (que je comprends tout- à- fait soit dit en passant). Bref, n’ayant pas la possibilité d’en racheter une en catégorie Optima et ne faisant pas partie de l’Arop, je me console en lisant vos billets et en regardant frénétiquement les photos et vidéos postėes sur Instagram.
    Par ailleurs, où dansez – vous? Quel/le est votre prof?

    En vous souhaitant une bonne soirée!

    Balletomanement,

    Géraldine

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    1. ildanse dit :

      Merci Géraldine, mais généralement quand je vais voir un ballet je pars toujours avec un a-priori positif, peu de risque que je trouve à vous revendre une place par peur d’être déçu donc 😉 Je danse chez Wayne Byars au Studio Harmonic (voir mon article « Où danser à Paris ») 😉

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      1. Suquet dit :

        Je m’en doutais, je disais ça pour plaisanter…mais j’aurais tenté ma chance au moins 😉! Si vous êtes dispo le vendredi soir de 19h à 20h30, il y a un cours de classique avec un prof très intéressant à l’école Kim Kan, rue Orfila, auquel je prends part assidûment.

        Au plaisir de vous lire!

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  2. ceylina dit :

    Superbe compte rendu, merci beaucoup !
    J’avais vu la première et vu que j’étais totalement d’accord avec votre compte rendu, je n’avais pas réagi (Albisson déchirante/Alu extraordinaire/Ganio super mais pas assez passionné). J’étais à Bastille vendredi dernier pour découvrir ce couple (en retard moi aussi), et j’ai été totalement emportée et bouleversée par Dorothée Gilbert et Hugo Marchand. J’ai adhéré à tous les aspects de la représentation. J’ai beaucoup aimé le Roméo d’Hugo Marchand, ai été touchée par la Juliette de Dorothée Gilbert et j’ai adoré la proposition d’Allister Madin que j’ai trouvé très différente de celle de François Alu. Bref, une soirée dont je me souviendrai longtemps. C’est vraiment un très beau couple, il faut qu’ils continuent à être distribués ensemble !

    Votre réserve sur certains aspects de la représentation me fait penser à la réaction d’une amie qui venait pour la première fois à l’Opéra. A la fin de la représentation, elle m’a expliqué qu’elle avait adoré, surtout les danseurs (Roméo, Mercutio et Tybalt l’ont impressionnée). Mais sans pouvoir expliquer pourquoi, car elle lui reconnaissait une belle danse, elle n’avait pas du tout adhéré à la Juliette de Dorothée Gilbert. Elle était passée à côté de son interprétation. C’est toujours étonnant de voir comment, bien qu’ayant vu la même chose, on peut avoir un ressenti totalement different de celui de son voisin…

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  3. Léa dit :

    Merci pour ce débrief, je l’attendais avec impatience. Pour ma part je me suis laissée emportée par la proposition même si je vous remercie d’avoir mis des mots et un regard exercé sur les prestations (le 8 avril pour moi).
    Et sinon, après ça, Hugo Marchand étoile, vous en pensez quoi? Pour ma part j’étais réservée (et j’avoue un peu trop Alu-phile pour admettre que Hugo puisse être étoilé avant François), mais au sortir de la représentation, tout à fait partante. Malgré des réceptions de sauts pas toujours nickel (mais visiblement le défaut était corrigé le 12 avril sinon cela ne vous aurait pas échappé).

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    1. ceylina dit :

      J’avais les mêmes a priori (j’avais du mal à envisager qu’on puisse nommer quelqu’un avant François…), mais j’étais aussi partante après la représentation de vendredi !
      Par contre, Benjamin Millepied a annoncé sur son compte Instagram qu’il ne nommerait pas d’Etoile avant son départ, donc si il tient parole (cad s’il ne nomme personne ce soir ou demain, parce que vu les distributions de Giselle…) ça repousse toute nomination à décembre au moins…

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      1. Léa dit :

        Merci pour l’info. Je me doutais bien que cette « cohabitation » ne permettrait pas de nomination, je ne savais pas que ça avait été annoncé. C’est très honnête de sa part de laisser le champ libre à sa successeur.

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  4. Dorothée Gilbert est en effet très intéressante dans les rôle de femmes qui ont des choses à dire et sa Manon avait remporté mon suffrage haut la main ! Ce qui semble avoir manqué sur toute cette série d’après les différents compte rendus que j’ai pu en lire et l’opinion que j’ai pu me faire sur deux distributions est (hélas je dirais) la cohésion entre les partenaires et l’absence de réelle et solide proposition artistique … mais c’est peut être aussi un avis de « spectateur régulier » car je pense malgré tout qu’il est difficile de ne pas sortir satisfait d’une représentation de ce ballet qui est finalement le plus « grand public » du répertoire : une histoire connue, l’alternance de scènes de groupe et de pas de deux sortant du vocabulaire classique , des décors somptueux et de très riches costumes bref tout pour éviter le fameux effet « saucisson », concept que vous avez brillamment défendu, et qui peut être indigeste pour le spectateur occasionnel ….
    Mais personnellement j’ai des souvenirs avec Leriche, Legris, Guerin, Loudières qui avaient des impacts plus forts sur les rôles …
    et oui, balletomane effréné … qu’il est dur de conserver la naïveté nécessaire à l’épanouissement de sa passion … entretenir la flamme, faire évoluer sa connaissance et aiguiser son oeil tout en restant aussi vierge et innocent qu’une jeune fille sortant du couvent … voila le défi que vous devrez relever cher Victor … et je suis sur, à percevoir l’enthousiasme que vous mettez dans vos palpitants récits, que vous y arriverez très bien 😉

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