Plaidoirie pour Albrecht

Samedi ving-trois Avril de l’an deux-mil-seize, 32e Chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris. La Chambre secrète, la Chambre de la Danse, siège exceptionnellement en audience publique, quoique le Palais soit quasi-vide, pour connaître de l’affaire qui remue danseurs, chorégraphes et spectateurs depuis un siècle et demi: enfin, le Prince Albrecht de Silésie va être jugé. Alors que Madame le Procureur vient d’achever son réquisitoire, le Président donne la parole à l’avocat de la Défense.

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs les jurés,

Comme Giselle, le dossier que nous plaidons devant vous est emprunt de romantisme. Un romantisme du meilleur cru, qui porte la signature lointaine d’un Victor Hugo, celle, plus lisible, d’un Théophile Gautier. Un romantisme qui, en danse comme ailleurs, célèbre la Femme dans l’Art quand l’époque la cache, un romantisme qui fait soudain de l’homme un être faible en théorie et réduit à sa force en réalité, puisqu’il n’est là que pour donner l’illusion de la légèreté à son éthérée partenaire. Un romantisme amoureux, un peu, mais aussi un romantisme noir, celui du regret, celui des pleurs, celui des esprits vengeurs, celui des morts.

Car Giselle se meurt, Giselle n’est plus. Depuis ce jour de juin 1841 où, sur la scène de l’Opéra de Paris, Giselle sortit de sa chaumière pour la première fois, combien de fois, en combien d’endroits, un public a-t-il vu Giselle rire, rougir, cueillir sa marguerite ? Etre élue Reine des Vendanges, danser la vie à plein poumon à coups de ballonnés primesautiers ? Combien de fois, en combien de lieux, un public s’est-il attaché à elle, à sa franche gaité paysanne, à sa jeunesse et à sa beauté ? Combien de fois a-t-il, enfin, assisté le coeur haletant à sa folie, et à sa mort précipitée…? Alors, combien de fois Albrecht n’a-t-il pas pressenti, dans les imprécations sourdes du public en furie, celles des Willis qui, l’entracte passée, viendront ensuite le hanter ?

« Il nous faut un coupable ! ». Devant l’injustice d’une mort tragique, voilà le premier réflexe de ce public amoureux de sa Giselle. Or, il est tout trouvé. Le voici, désigné par Hilarion d’un doigt accusateur ! Le voici, écarté du corps de la fille par la mère en pleurs ! Le voici, qui ne trouve que silence et dos tournés lorsqu’il prend à témoin la foule assemblée ! Le voici, qui s’enfuie, couvert de la cape que lui a tendu son écuyer…

Dans les bouches et sous les plumes de ses détracteurs, les accusations fleurissent comme les lys sur la tombe d’une jeune vierge: « Imbécile ! Traître ! Faible ! ». Albrecht, ce prince félon qui a cru abuser d’une simple villageoise. Arrêtons-là les termes pollissés et disons ce que peu énoncent clairement mais que beaucoup pensent : « Albrecht, DSK de Silésie, satire des forêts qui a cru pouvoir se taper une petite zouze en douce, lui refiler trois maladies vénériennes et un gosse comme seuls souvenirs, tu doit payer mon salaud ! ». Ainsi l’opinion publique s’invite encore une fois dans les prétoires, vient dans son costume de poissarde y déverser sa haine et ses passions larvées, l’esprit trop aveuglé par le drame du premier acte pour comprendre l’enseignement du second…

En effet, en vilipendant ainsi Albrecht, on en oublie sa plus grande avocate: Giselle. Oui Giselle elle-même, au nom de laquelle on invective ainsi un innocent. Giselle qui, dans la sagesse que procure l’éternel repos, a décidé de plaider inlassablement la cause de celui que l’on présente comme son assassin. Car combien de fois, depuis ce soir de juin 1841 où elle sortit de sa tombe pour la première fois, n’a-t-elle pas supplié Myrtha de l’épargner ? Combien de fois n’a-t-elle pas dansé, des nuits entières, pour offrir à son Albrecht un temps de répit ? Combien de fois n’a-t-elle pas exprimé sa compassion et son amour envers lui dans un des plus beaux pas de deux du répertoire ? Ce faisant, Giselle ne pardonne pas à son meurtrier, bien au contraire, elle réfute cette qualification. Car voici ce qu’elle a compris et ce qui échappe à beaucoup :

Albrecht, malgré sa jeunesse et sa condition, ou plutôt à cause d’elles, n’est pas un homme libre. Pensiez-vous qu’il a choisi d’être fils de Duc ? Que nenni, il préférerait cent fois être « Loys » , puisque c’est ainsi qu’il se présente à Giselle, et s’échapper de la Cour pour retrouver le tendre objet de ses pensées. Pensiez-vous qu’il a choisi d’épouser Bathilde ? Vous n’y êtes pas: son père lui fourgue dans les pattes cette princesse hautaine, snob, mais riche, car c’est ce qui est le plus « convenable », et il n’accepte de lui baiser les mains que par devoir !

On reproche à Albrecht de cacher sa véritable identité à Giselle. Mais comment voulez-vous qu’il eut fait autrement ? Se révéler comme Albrecht, futur duc de Silésie, c’est courir le risque de voir fuir cette simple Giselle qui cherche le véritable Amour et non un brillant amant. Elle n’aurait alors vu en lui que le Prince qu’on lui impose d’être, et non le Loys qu’il est véritablement. Il y est obligé, par le dilemme qu’est sa vie: il veut aimer en toute simplicité, mais il ne peut le faire au grand jour. Plutôt que la frustration, Albrecht choisit l’Amour. Une fois que l’on a compris cela, nul ne peut encore accuser mon client. Alors oui, il se cache: par peur du regard de ses pairs, par peur aussi de ceux des villageois qui auraient eu beau jeu de se raconter, entre deux vignes à vendanger, comment leur futur duc courre la gueuze dans la chaumière d’à côté. Par peur du regard de Giselle, qui se serait méfié qu’un si haut personnage s’intéresse à elle. Par peur de faillir au devoir que sa caste lui inculque depuis le berceau.

Certes, le drame survenu,  il quitte la scène. Il est en état de choc, il est rejeté de toutes les personnes présentes, il se laisse guider par un écuyer qui craint l’épée du garde-chasse pour son maître. A ce moment, il n’est plus maître de lui-même, dévasté par la perte de celle qu’il aime. Il part, car c’est la seule option qu’il lui reste.

Mais c’est pour mieux revenir. Car non, Albrecht ne fuit pas ses responsabilités. Il assume sa perte, porte son deuil, et sa conscience lui pèse. Voilà pourquoi il s’aventure, à la nuit tombée, sur la tombe encore fraîche. La nuit, toujours, dans le secret, toujours, car nul ne doit savoir. Ce drame, c’est son drame, celui qu’il cache à la face du monde, celui qui le consumera intérieurement mais dont nul ne saura rien. Cette histoire a commencé dans le secret, elle doit finir dans le secret.

Pourtant la voilà soumise à la publicité de nos tribunaux. Maintenant, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les jurés, que mon client vous a été dépeins sous un autre jour, je peux m’attaquer à l’infraction qui lui est reprochée: violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, définie à l’article 222-7 du Code pénal.

Monsieur le Président, cette infraction nécessite, pour être constituée, un acte positif intentionnel, un résultat et un lien de causalité. Or, que le comportement de mon client soit constitutif d’actes de violence, et plus encore qu’il ait été intentionnel, je ne peux l’accepter. Le Ministère Public lui-même est mal à l’aise avec son infraction, pêchée au gré du code pénal et gagnante du grand jeu « serez-vous l’infraction qui fera tomber Albrecht ? ». Le réquisitoire de Madame le Procureur se retranche derrière ce « sans intention de la donner ». Il reste, Monsieur le Président, que cette infraction, pour être constituée, nécessite tout de même des violences volontaires, l’intention de faire subir un mal à la victime, quand bien même cette intention n’irait pas jusqu’à la mort.

La jurisprudence sur le sujet est constante et nombreuse: la violence relève d’une brutalité consciente. Citons ainsi le Tribunal de Grande Instance de Paris qui, dans un jugement depuis régulièrement cité du 8 mars 2000, définit la violence comme « acte conçu et exercé avec la conscience de sa brutalité et de son danger à l’égard des personnes, et la volonté cependant de le commettre« . Citons encore l’arrêt rendu par la Chambre Criminelle de la Cour de Cassation le 6 février 2001, qui casse un arrêt d’appel n’ayant pas caractérisé le caractère intentionnel du délit de violence. La violence volontaire ne peut donc être retenue que lorsque l’acte est voulu, désiré, exécuté par son auteur comme et pour un acte violent, dans l’intention de faire souffrir sa victime. L’infraction pénale étant d’interprétation stricte, on ne saurait élargir en l’espèce la qualification pour fourguer mon client sous son joug.

Albrecht, si il a sciemment dissimulé son identité, n’a pas voulu faire souffrir Giselle: il l’aime ! Voyez simplement son visage effarée lorsqu’elle s’effondre, voyez le qui, avant le fatidique instant, essaie tant bien que mal de la revigorer, cherchant vainement de ses yeux un regard qui déjà ne regarde plus le vivant ! Mon client n’avait aucune conscience, aucune intention de la soi-disant brutalité de son comportement. La folie de Giselle est et reste une exception: qui pourrait prévoir une telle réaction ? Chacun était en droit d’attendre que, plutôt que de virer folle et de mourir, Giselle se serait contenté de coller deux mandales à son « Loys/Albrecht » et serait rentrée chez elle, en pleurs certes, mais vivante ! Personne ne pouvait prévoir une telle issue, Albrecht pas plus que les autres. Lui reprocher ensuite d’avoir recherché la souffrance psychologique de Giselle, alors qu’il est patent qu’il en ignorait même la possibilité, n’est pas sérieux Monsieur le Président !

De plus, l’acte de violence est définit par la doctrine comme un acte positif. Dès lors, il ne saurait être retenu concernant une omission, et je vous renvois à ce propos aux écrits du Professeur Yves Mayaud (Répertoire de droit pénal et de procédure pénale, Dalloz, rubrique « violences volontaires », 13-16). Or en l’espèce, tout ce que l’on peut reprocher à mon client, c’est d’avoir dissimulé sa véritable identité. Pas de l’avoir révélé: ce n’est pas de son fait mais de celui d’Hilarion. Pas d’avoir dragué Giselle, comment pourrais-t-on sérieusement condamner une histoire d’amour sincère ? Voilà les seuls faits qui, cumulés, conduisent à la folie de Giselle, et le seul que l’on peut reprocher à mon client, c’est une omission. Il est donc impossible de le condamner sur ce fondement. Je ne perdrai dès lors pas mon temps ni le votre à discuter des circonstances aggravantes d’une infraction qui n’existe pas.

Enfin concernant l’action civile, il est patent que les conditions des articles 1382 et 1383 du Code civil ne sont pas remplies: l’omission de mon client n’est pas fautive, puisqu’il n’avait aucunement l’obligation de révéler son identité. Jusqu’à preuve du contraire, dans une relation amoureuse, chacun est libre de prendre une identité d’emprunt si cela lui chante ! Enfin, et ce qui empêche surtout de retenir la responsabilité civile comme pénale de mon client, c’est l’absence de lien de causalité !

Il est impossible de dire qu’est ce qui a précisément déclenché la crise de folie de Giselle. Mais s’il fallait retenir un élément, ce serait l’intervention d’Hilarion ! S’il s’était tu, n’avait pas fait un esclandre public, jamais de tels événements ne se seraient produits. S’il n’avait pas rameuté la Cour, forcé Albrecht à faire face à son père et à sa fiancée, jamais Giselle n’aurait reçu le choc qu’elle a reçu. La véritable faute, ayant véritablement entraîné le préjudice, est du fait d’Hilarion. Le garde-chasse jaloux, qui par son inconsistance amène le scandale et la désolation. Giselle le sait, puisqu’elle l’en laisse mourir. A cette lumière, Albrecht n’a pas causé de dommage à la mère de Giselle, qui ne saurait percevoir la somme demandée (curieusement demandée par le Ministère Public d’ailleurs).

Vous l’aurez compris Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs les jurs, Albrecht de Silésie était jusqu’alors un incompris total. Incompris du public, incompris des autres personnages de son histoire, incompris même de l’auteur qui lui donna vie. Mais chaque être de fiction vit sa propre vie, développe sa propre réalité, aidé en cela par ceux qui les incarnent. A la lumière de cette nouvelle vision d’un homme seul, vous saurez distinguer que les réquisitions de Madame le Procureur sont infondées. Mais plus que cela, au-delà de cette chambre où siège le droit, le public et sa morale sauront dorénavant porter sur Albrecht de Silésie un regard compatissant. Voyez Giselle qui retourne à sa tombe, montrant d’un bras vaporeux son visiteur d’un soir et son amour d’une vie: pour son repos, c’est tout ce qu’elle demande.

Pour ma part, mes demandes seront un peu plus nombreuses. Mesdames, Messieurs les jurés, vous acquitterez mon client, pour toutes les raisons ci-dessus évoquées: sans infraction, on ne condamne pas, or l’infraction invoquée par l’action publique n’est ici pas constituée. Monsieur le Président, vous débouterez la Mère de Giselle de sa demande d’indemnisation, qui n’est pas dirigée vers la bonne personne. Enfin, vous mettrez à la charge de l’Etat et de la partie civile la somme de 1.000€ au titre des frais et dépens.

Photo par Michel Lidvac : Dorothée Gilbert et Mathias Heymann.

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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. C’est un entrainement pour les partiels? ceux du 6 juin? tu passes le concours d’avocat bientôt? :))
    Bon, je ne suis pas d’accord, je pense qu’Albrecht sait très bien ce qu’il fait – il n’est pas niais. Mais j’adore cette lecture!!!

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