Soirées Peck-Balanchine- Le Debrief

La saison 2015-2016 avait commencé aux couleurs de l’Amérique, c’est en revêtant une fois de plus la bannière étoilée qu’elle s’achève. Bastille nous propose un double-bill plutôt alléchant: une création de Justin Peck, la coqueluche chorégraphique du moment, et l’entrée au répertoire de Brahms-Schönberg Quartet de Georges Balanchine. Le jeune prodige est présenté comme succédant aux vieux maître dans la construction de la soirée, que j’ai vu deux fois: pour la Première le 2 juillet et le lendemain soir. Debrief.

Entre Chien et Loup de Justin Peck: il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne

De cette création, j’attendais et j’espérais beaucoup. Justin Peck m’avait complètement enthousiasmé avec In Creases il y a quelques mois, et j’avais vraiment hâte de découvrir cette création. Las, plus fortes sont les attentes, plus forte est la déception…

Entre Chien et Loup porte en elle un problème fondamental: elle ne dit rien au public des intentions du chorégraphe. Après deux visionnages, je suis toujours incapable de dire ce qui a animé Peck dans le studio.

La seule chorégraphie me fait dire que ce ballet est un ballet purement esthétique, sans message, créé pour mettre en valeur les danseurs, donner à voir au public la beauté du mouvement des solistes comme des déplacements de groupe. En effet, je retrouve dans Entre Chien et Loup les qualités que j’avais apprécié dans In Creases: énergie des pas, intelligence des enchaînements, comme une touche d’impertinence dans certaines propositions (jeu de tabourets, de masques, etc)…j’y découvre aussi la fibre plus sensible du chorégraphe. Justin Peck a chorégraphié plusieurs pas de deux dans cette création, qu’il a en particulier confié à Sae Eun Park et Arthus Raveau, ainsi qu’à Marion Barbeau et Antonio Conforti. Former le premier couple est une idée excellente: les deux danseurs ont chacun leur aura romantique, cette beauté des lignes qui fait mouche, et leur partenariat me semble à reproduire de toute urgence ! Marion Barbeau fait des volutes avec ses bras et développe, a contrario, une nervosité dans le bas de jambe des plus appréciables. Antonio Conforti se révèle un très bon partenaire, et un soliste des plus intéressants: il a des bras superbes, et des sauts qui lui donnent par moment des airs de félin. Ces danseurs, ainsi que quelques autres (Marc Moreau, toujours très bon dans ce type de répertoire, Valentine Colasante…) se voient confier des variations individuelles que Justin Peck a clairement modelé sur les qualités personnelles de chacun.

Le malaise vient de ce que l’on sent bien que l’ambition du chorégraphe ne se résume pas à proposer un simple divertissement esthétique comme In Creases. Il y a eu de la recherche pour cette oeuvre, le problème est qu’on est bien en peine de dire ce qu’on y a trouvé. On utilise des masques, des tabourets, les costumes sont sombres, les décors aussi…quel est le but de cette veine contemporaine que l’on sent dans l’oeuvre ? La réponse semble être de créer cette sensation de « crépuscule », période à la fois joyeuse et sombre, douce et violente, accueillante et effrayante. Très bien, mais tout cela, ce sont les explications filmées du chorégraphe qui nous l’explique. Sa seule oeuvre a été incapable de me transmettre cette impression, de me faire sentir cette ambiance et ces sensations, même en la voyant deux fois. Et j’ai peur de considérer que lorsqu’un ballet n’atteint pas son public dès le premier coup, c’est qu’il est raté…

Ces 25 minutes se supportent tout de même aisément grâce aux talents des danseurs distribués et à la très bonne direction du chef d’orchestre Patrick Lange. J’ai néanmoins été surpris de la réception très (trop pour être honnête ?) enthousiaste du public. Personnellement, j’ai applaudi les danseurs.

Brahms-Schönberg Quartet de Balanchine: retour aux bonnes bases

Avec ce ballet qui entre au répertoire, les intentions semblent assez claires: pas de message caché, pas d’histoire, pas de recherche intellectuelle plus marquée que cela. Sur les quatre mouvements de la pièce de Brahms, Balanchine propose quatre tableaux de pur divertissement. La danse est belle, parfois virtuose, mais jamais prétentieuse ou m’as-tu-vu. Ce ballet correspond à mon sens très bien à l’Opéra de Paris : un air de romantisme et de raffinement y règne, et les qualités de la compagnie peuvent parfaitement s’y développer. Sans doute de manière différente qu’au New-York City Ballet, cela ne fait aucun doute, mais pas nécessairement moins bien (nb: je n’ai jamais vu le ballet avant, donc c’est une découverte hein, pas d’élément de comparaison en ce qui me concerne). 

On se plonge dans ces beaux costumes signés Lagerfeld, ces ensembles travaillés, ces pas de deux élégants, avec un certain plaisir. Peut-être l’impression de voir l’image d’une époque révolue ou n’ayant jamais existé, à la frontière entre le Troisième Empire et ses crinolines et la Belle Epoque. En réalité, l’absence de messages plus ou moins clairs mais imposé par le chorégraphe permet à l’esprit de vagabonder et de se construire sa petite histoire personnelle. Sont-ce des fêtes, bourgeoises puis villageoise, auxquelles on assiste ? Ou est-ce l’évocation de quatre facettes différentes du couple ? C’est cette hypothèse, que je trouve assez jolie, que je vous propose d’explorer. 

Dorothée Gilbert, bien accompagnée par Mathieu Ganio dans le premier mouvement, brille par son élégance, sa classe et sa distinction. Ils forment un couple grand bourgeois, doté des avantages de la maturité sans ses affres. Ida Viikinkoski, qui a dansé le rôle de la soliste le 3 juillet, m’a beaucoup plu: ayant gagné en raffinement à mon sens, elle peut mettre son énergie au service d’une chorégraphie puissante et virtuose.

Le deuxième mouvement est servi le premier soir par Amandine Albisson et Stéphane Bullion, le second par Marion Barbeau et Florian Magnenet. Le premier couple marche très bien dans le sens où Amandine Albisson fait une entière confiance à son partenaire pour se permettre de se jeter dans ses bras avec aplomb et abandon, dans des portés parfois spécieux, pour nous offrir de superbes cambrés. Stéphane Bullion m’apparaît plus sur le retrait, et certains sauts m’ont semblé pénibles (je pense à des pas-de-bourré grand jeté), mais il a le mérite de mettre parfaitement sa partenaire en valeur. Le lendemain, Marion Barbeau et Florian Magnenet apporte un soupçon d’émotion supplémentaire: ils me semblent dépeindre un jeune couple tout juste amoureux, tout mignon, beaucoup de fraîcheur dans leur proposition. Mais Marion Barbeau, que j’apprécie énormément par ailleurs (et était brillante dans le Peck) me paraît ici presque sur la défensive, pas parfaitement à l’aise. La fluidité du partenariat m’a donc donné l’impression d’en être quelque peu atteinte.

Le troisième mouvement réunit Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann pour la première, Mélanie Hurel et Arthus Raveau le lendemain. Très très romantique, ce tableau m’apparaît comme offrant l’image de la tendresse amoureuse. Les poses du corps de ballet, exclusivement féminin et vêtu de blanc, ont d’ailleurs un petit quelque chose des Sylphides. J’ai apprécié la danse de MOB à qui le registre convient parfaitement, moins celle de Mélanie Hurel qui semblait comme bridée. La Première Danseuse m’étonne souvent dans des rôles vifs, avec des pas rapides et précis, hors ce n’était pas du tout le cas de ce passage. Nos deux poètes perdus accompagnent très bien leurs partenaires, et nous offrent surtout la seule véritable variation masculine du ballet. Très jolie variation, servie par un passage de la musique absolument parfait, et non dénuée de difficultés techniques. Les tours-assemblés ont en particulier posé problème aux deux danseurs, avec des réceptions quelque peu compliquées. Petite mention personnelle pour Arthus Raveau, qui a littéralement bouffé la scène ce dimanche soir, la traversant comme vous et moi traversons la rue.

La conclusion, confiée à Laura Hecquet et Karl Paquette, est enfin enthousiasmante en tous points, et m’évoque la passion amoureuse. Les trois premiers mouvements sont beaux et agréables à l’oeil, mais ne soulèvent pas forcément toujours mon enthousiasme complet. Comme souvent chez les américains, mes yeux me disent « c’est beau ! » et ma tête répond « mais on s’ennuie un peu quand même ». Avec ce quatrième mouvement Rondo alla zingarese, pas le temps de m’ennuyer une seconde. D’autant que Laura Hecquet y est tout bonnement fantastique. Une danse diablement efficace, avec des jambes qui s’élèvent à l’infini, des pas rapides et précis, une cambrure de dos et de tête sublime, le tout accompagné d’un air tout à la fois bravache, joyeux, séducteur, aguicheur même. C’est une Kitri au pays des tsiganes hongrois qu’elle nous propose, et c’est super. Je suis d’autant plus surpris que j’étais pour ma part habitué à la voire danser dans des compositions plus sobres, voir sérieuses. Karl Paquette n’est pas en reste, au diapason de l’humeur de sa partenaire et se donnant très bien dans les enchaînements de danse de caractères que Balanchine lui attribue. Il se dégage de tout cela une énergie folle, et on en est gagné sans avoir eu le temps de dire ouf.

Ainsi se termine une soirée inégale sous bien des aspects, agréable mais parfois quelque peu longuette, alors que l’on sort finalement très tôt (21h quasiment, et c’est plié). Il reste le plaisir de voir évoluer de beaux artistes, dont certains sont heureusement mis en avant sur la distribution de ce double-bill, ce qui fait toujours plaisir ! 

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Soler dit :

    Très bon article ! Comptez-vous faire un article sur le concours de recrutement de cette année ? Je suis ravie pour Célia Drouy et très déçue pour Adèle Belem.

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    1. ildanse dit :

      Merci Soler ! Non, je n’ai pas assisté au concours de recrutement. D’ailleurs je suis actuellement en pleine interrogation sur l’opportunité d’écrire des articles à propos des concours internes de l’Opéra…

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  2. Léa dit :

    Pour ma part j’ai vu la dernière, avec une distribution différente à tous points de vue, et j’ai vraiment aimé, surtout Balanchine, bien que Peck soit très réussi (surtout avec Artus Raveau au top).
    Les costumes, pour l’un comme pour l’autre, sont très réussis dans leurs styles … différents.
    Quelques pépites : Raveau donc (qui survole Peck), Marc Moreau dans le solo de Balanchine, un Bullion magnétique sans forcer, et un partenariat Renavand-Hoffalt dans le 4e mouvement inédit mais tout à fait réussi, vraiment j’ai adhéré et je proposerais bien de renouveler cela !! Avec en prime un gros bouquet et des rires derrière le rideau pour le départ en retraite de Myriam Kamionka, et une sortie des artistes d’une simplicité désarmante (oh mais c’est Clotilde Vayer qui va acheter son sandwich et Héloise Bourdon qui tape la causette avec Conforti, Ibot et cie sur le trottoir comme s’ils sortaient du ciné…).
    Après la minute de silence, on apprécie la joie de danser et la simplicité bon enfant de tout cela (ça sentait la dernière, avec son côté un peu « relaché » plutôt sympa) avec d’autant plus de conscience de sa valeur…

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