Blake Works I, Motherfuckers !

Blake Works I, c’est la pépite de la saison. Je ne mâcherai pas mes mots: j’ai a-do-ré ce court ballet d’une vingtaine de minute. J’ai eu la chance d’assister, à quelques jours de la première, à l’une des dernières séances de répétition, et déjà, l’eau me montait à la bouche. La découverte de l’oeuvre in-extenso a confirmé cette prémonition.

Blake Works I, ce sont d’abord sept morceaux issues du tout dernier album de James Blake, The color in anything. Sur chaque morceau, une petite pièce quasi-autonome. Forest Fire est un pas d’ensemble, emmené par Ludmila Pagliero, Léonore Baulac et Roxane Stojanov:

 Put that away est un pas de trois dansé par Marion Gautier de Charnacé, Caroline Osmont et Pablo Legasa. Ce dernier s’y révèle quasi-apollinien, entouré de ses deux muses dans un trio aux inspirations parfois un peu « bollywood » (pas d’inquiétude). Color in anything est un pas de deux absolument délicieux entre Léonore Baulac et François Alu. Ce dernier, le seul à être habillé en costume de ville (t-shirt et pantalon), semble chercher cet être idéal féminin tantôt caressant, tantôt sur la défensive. 

I Hope my life est un interlude jouissif de démonstration technique porté par Léonore Baulac et Hugo Marchand qui nous offrent un premier pas de deux enlevé et rythmé, et par Ludmila Pagliero et Germain Louvet qui clôturent l’extrait avec un second pas de deux, aux portés pas toujours évidents. 

Les danseurs du Ballet sur une musique de @jamesblake au #PalaisGarnier. #WilliamForsythe #new #dance #operadeparis @leobaulac @humarchand

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Waves Know Shore prend plus ou moins la forme d’un adage ou d’une révérence, respiration avant le très masculin Two Men down, éloge de la technique masculine, avec solo d’Hugo Marchand, et les très jolies démonstrations de Grégory Gaillard, Germain Louvet, Jérémy-Loup Quer, Pablo Legasa…Enfin Forever conclut le tout: un beau pas de deux entre Ludmila Pagliero et Germain Louvet, avec des airs de ports de bras de fin de cours.

Je suis complètement emballé par ce ballet…

parce que c’est beau, b**** C’est déjà un point de départ, et pas des moindres: tout est beau, raffiné, et si ça ne fait pas tout au succès d’un ballet c’est déjà le minimum.

…parce que c’est un superbe hommage à l’Ecole Française: batterie, ports de bras, révérences, grands sauts, tours, arabesques, adage: l’abécédaire du danseur classique se développe devant nous, et les artistes de l’Opéra de Paris nous rappellent que ce sont des bêtes techniques. Parce que le tout est quand même sacrément virtuose, mais sans y paraître. Le dédain de la virtuosité, qu’ils disent parfois ? Bah c’est exactement ça: on en fait des tonnes, on fait des trucs hallucinants, parfois on se la pète un peu (eh t’as vu, je viens d’enchaîner les brisés), mais toujours avec simplicité. #PasCommeLesRusses. 

…parce qu’il y a sur scène des choses toutes simples et si efficaces: William Forsythe a eu la bonne idée de mettre quelques petites surprises pour les connaisseurs. Ainsi une révérence se glisse dans Waves know shores. C’est si beau une révérence, si esthétique, si pleine de symbolique en même temps: je trouve ça génial d’en voir une chorégraphiée ainsi sur scène. De même avec le port de bras qui clôt l’ultime pas de deux dansé par Ludmila Pagliero. La beauté simple de ce seul mouvement des bras, des couronnes et des premières positions: quoi de mieux pour conclure en beauté un cours…ou un ballet ? 

...parce ce que ça respire le 21e siècle: on a beau être en pleine technique classique, tout cela a été reboosté par William Forsythe pour y ajouter du mouvement, de l’attaque, de l’entrain, cette touche de modernité dans les ports de bras, les déhanchements des danseurs, ces déplacements originaux…bref, c’est pas la danse à mémé, qu’on se le dise. 

…parce que ça n’a pas de fausse prétention intellectualiste, mais c’est pas un ballet anodin non plus: Il a été reproché par certains chroniqueurs un manque de profondeur dans ce ballet, un manque de conceptualisme qui tranche avec ce à quoi nous a habitué le chorégraphe. Permettez-moi de m’inscrire respectueusement en faux. Je dois bien admettre que ce ballet a un côté très « entertainment », mais c’est justement cela qui en fait une oeuvre très réjouissante. On n’en sort pas avec un mal de crâne, et les mouches n’ont pour une fois rien à craindre pour leurs arrières. De temps en temps, ça fait du bien, et il ne faut pas priver de toute valeur un ballet parce qu’on n’y a pas trouvé la prise de tête recherchée. Une fois ceci dit, il est tout aussi faux à mon sens de prétendre que Blake Works I n’a pas de fond. C’est un ballet qui réfléchit sur la danse, sur ce qu’elle doit être aujourd’hui, qui s’inscrit dans la perpétuelle recherche du mouvement juste et innovant à la fois qui a toujours animé Forsythe. Sauf que là, il change ses habitudes et déstructure le classique en revenant à ses bases. Un divertissement décevant par manque de conceptualisme, vous avez dit ? 

…parce qu’il y a une battle sur scène : A la fin d’un morceau (Two men down), on a une battle entre Jérémy-Loup Quer, Pablo Legasa et Ludmila Pagliero. Le tout à base de sauts divers et variés et de beaucoup de brisés de volée. Vous la sentez venir la dinguerie qui vous colle un gros smile sur la figure ? 

...parce que la musique: Perso, j’adore la musique. Je sais que ce n’est pas le cas de tout le monde, mais au-delà du goût pour cette musique là reconnaissons à Forsythe ce coup de génie: proposer une chorégraphie sur une musique que tout à chacun peut trouver sur Itunes, sortie il n’y a pas trois mois. Certains crieront au populisme, moi je dis populaire: et c’est peut-être là que se situe la clef du renouveau du ballet classique. Porter sur scène les musiques que chacun peut facilement connaître, des choses actuelles sans être inaccessibles. N’est-ce pas ce que faisaient les chorégraphes d’antan, en commandant des partitions de ballet à des compositeurs connus de leur époque ? Ces derniers composant des valses reprises ensuite dans les salons ? Perso, je me suis déjà tapé des délires à improviser des pas de danse classique, dans ma piaule ou en soirée, sur une musique électro ou pop. D’autres l’ont fait sur scène avant Forsythe, avec plus ou moins bien de succès, là le vieux maître prouve que c’est possible sans tomber dans la daube commercialiste. Et ça aussi, n’en déplaise à certains, c’est pour moi une démarche artistique et « conceptuelle » à part entière qu’il faut saluer. 

…parce que les danseurs y sont formidables: On sent sur scène les danseurs heureux de présenter ce travail, et ça se ressent dans leurs danse. Il faut voir les arabesques hallucinantes de Léonore Baulac, la batterie de Ludmila Pagliero, les sauts fabuleux de Hugo Marchand, les lignes de Germain Louvet, les tours finis en développé seconde et le ballon nerveux de Pablo Legasa, les superbes pirouettes de Paul Marque, la distinction de Roxane Stojanov, l’énergie et l’investissement total de tout le groupe…

…parce que c’est un hommage à une génération: Forsythe l’a dit, ce Blake Work I est un cadeau à la génération de danseurs qui l’interprètent, comme In the Middle en son temps. Il est à parier qu’il a sorti une oeuvre appelée à devenir aussi culte que cette dernière, qui sera reprise, peut-être emmenée en tournée comme carte de visite de l’Opéra, peut-être exposée par petits bouts, le temps d’un pas de deux par exemple, lors d’un gala. C’est un cadeau que ces danseurs auront toute leur carrière, et c’est très beau.
Mais plus que cela: Forsythe, à mes yeux, signe un hommage à toute une génération dans sa globalité. Cette génération Y qui vit, s’amuse, connaît des joies et des peines, qui quoi qu’il en soit porte en son sein une énergie folle, qui a envie de réinventer son temps pour en faire de belles choses. Car au fond c’est ça Blake Works I: la réinvention des énergies passées de la technique classique traditionnelle et quasi ancestrale, pour en extraire une énergie nouvelle qui casse les barrières. Tout un programme, n’est-ce pas ? 

…parce que c’est jouissif. Tout simplement. Je me permets d’emprunter ce qualificatif à quelques spectateurs avec lesquels j’ai parlé sur le parvis de Garnier, parce que c’est vraiment le mot. On en ressort avec la bonne humeur chevillée au corps, on applaudit à tout rompre, on vit ces moments d’Opéra si beaux où la salle est conquise, crie bravo, où les danseurs reçoivent du public après s’être donnés sur scène. Jouissif on vous dit. 

En conclusion de tout cela, et n’en déplaise à certains : vivement septembre ! 

Photo: le crew de Blake Works I aux saluts. Crédit Isabelle Aubert. Qu’elle soit remerciée pour ce beau cliché, vous pouvez retrouver son travail sur Instagram et Twitter. 

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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Spirou dit :

    « Car au fond c’est ça Blake Works I: la réinvention des énergies passées de la technique classique traditionnelle et quasi ancestrale, pour en extraire une énergie nouvelle qui casse les barrières. « . C’est pas exclusif à Blake works. C’est tout simplement du Forsythe.

    J'aime

    1. ildanse dit :

      Pas faux, mais j’ai l’impression que Forsythe l’a fait d’une manière différente de celle dont il a l’habitude pour cette chorégraphie. Le rendu en lui-même se distingue, je pense, du reste de son travail.

      Aimé par 1 personne

  2. Très bel article, plein d’enthousiasme et solidement argumenté, sur un très beau ballet, qui m’enchanta itou les 3 soirs où je le vis; c’est classieux, fougueux, plein du bel orgueil de la prouesse, ça fait galoper plus vite le sang dans les veines, c’est épatant. On est très heureux de vivre sur la même planète que tous ces flamboyants jeunes gens, que pour ma part (je vais me faire éviscérer) j’ai trouvé bien plus emballants que moultes athlètes sans grand charme du NYCB! Si je conçois qu’on puisse tiquer sur la musique de Blake (infiniment plus aimable, cependant, que tous ces clapotis informes, marteaux piqueurs sans maîtres, caissons d’IRM en folie et sirènes grinçantes qu’on subit si souvent….), je ne comprends pas que l’on trouve qu’ici Forsythe se « millepiédise »: la chorégraphie est lumineuse, follement chic et pleine de références très subtiles, et elle vous reste dans la rétine: ce qui n’est pas le cas de l’oeuvre de BM, agréable sans plus, à mon sens…
    Ce blog est très chouette, c’est un plaisir de vous lire.
    un bel été à vous.

    Aimé par 1 personne

    1. ildanse dit :

      Merci Quercy, pour votre enthousiasme partagé, et pour lire ces quelques pages ! Bel été également !

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