Les défis de Dame Aurélie

Ce n’est officiel que depuis ce lundi 1er août: Aurélie Dupont, Etoile du Ballet de l’Opéra de Paris, en est à présent la Directrice.

A son propos, je dois bien admettre qu’on ne peut compter sur moi pour être très objectif. Aurélie Dupont, c’est un nom qui provoque chez moi l’admiration, voir l’adoration. Oh, je dois bien l’admettre: je ne l’ai que très peu vu danser sur scène. D’Aurélie Dupont, je connais avant tout ces cinq syllabes qui forment son état civil, et qui depuis des années appellent immédiatement à mon esprit ce titre qui lui est attaché à jamais: Etoile. Aurélie Dupont est pour moi l’Etoile par excellence: les magazines et conversations qui se trouvaient dans le studio de danse de mon enfance y sont pour beaucoup, le visionnage intensif de sa danse grâce à internet pour plus encore. Aurélie Dupont sur scène, c’est (ô combien il est cruel d’écrire « c’était »), et je sais que d’autres me contesteront ces mots, une présence, un charisme, une élégance, une technique, une capacité à tout danser, qui m’ont toujours ravi. Pendant des années, Aurélie Dupont était pour moi la Patronne des Etoiles de Paris. 

Puis elle était partie. La Patronne part, et pour elle on fait venir cinéastes, journalistes et Etoile internationale. La voilà qui revient. Patronne toujours, et à présent à plus d’un titre. A deux plus exactement. Le premier, « Etoile », toujours, elle le restera à jamais, et le site de l’Opéra ne manque pas de nous le rappeler. Le second, « Directrice de la Danse », est tout neuf. Un titre tout aussi prestigieux, mais un titre aussi plus dur, souvent (et le passé l’a encore très récemment prouvé) plus court. Devenir Etoile, c’est beaucoup de travail. Rester Directrice de la Danse, c’en est peut-être tout autant.

Il me faut donc essayer de rester objectif. En effet, l’heure est, sinon grave (ne dramatisons pas, tout de même), du moins sensible. Attention, je reste d’un optimisme à toute épreuve (on ne se refait pas). Mais convenons tout de même que la tâche qui attend Aurélie Dupont est délicate.

Pénétrer la fonction

Tout d’abord, sur le plan managérial: le terrain n’était pas forcément évident. Collègue hier, directrice aujourd’hui, si tôt, si vite: une telle situation n’est jamais facile, et ce dans n’importe quelle entreprise. Pour autant, il semble que pour le moment le virage ait bien été négocié.

Déjà parce que Aurélie Dupont est légitime, de par son titre premièrement, de par son expérience, de par le travail qu’elle a déjà accompli auprès de la compagnie comme répétitrice ou coach. Ensuite parce que la transition est en réalité en court depuis plusieurs mois. Enfin parce que, à l’Opéra comme dans l’Armée, les notions de titre et de hiérarchie imprègnent les esprits de chacun. Sans pénétrer parfaitement les secrets internes à l’Opéra, on peut donc affirmer sans craindre de trop s’avancer qu’en principe, Aurélie Dupont ne devrait pas voir sa position trop challengée en interne.

C’est vis-à-vis du public que, finalement, la tâche se révélera peut-être plus compliquée. Le public occasionnel, le public « normal » dirons-nous, ne connaît probablement et, aussi surprenant que cela puisse paraître, que peu de choses d’Aurélie Dupont, là où Benjamin Millepied a su jouer la carte du médiatique à 100%. La nouvelle Directrice semble plus discrète, et, si elle ne dédaigne pas une campagne de pub ou un reportage, si elle se débrouille très bien sur les plateaux télé, la presse n’a pas parlé d’elle depuis l’annonce de sa nomination au poste. Il reste à voir si, finalement, cette relative discrétion n’est pas, finalement, plutôt un atout. Envers le public habitué, voir drogué à l’Opéra de Paris, Aurélie Dupont devra également faire ses armes et prouver qu’elle se glisse dans le rôle de directrice aussi bien que dans sa paire de pointes. Mais ces spectateurs avertis, s’ils souvent durs et prompts à la critique, ne jugeront que sur les actes. Et c’est de ça dont il faut parler à présent. 

L’enjeu de la programmation

Une certaine lassitude, voir une grogne, n’a pas manqué d’apparaître ces derniers temps quant à la programmation de l’Opéra de Paris. Les griefs sont connus, et vous savez que je les partage en bonne partie: plus assez de classique, hégémonisme des chorégraphes américains, perte de certains fondamentaux de l’Opéra de Paris (Roland Petit, Serge Lifar…)…Cela, Aurélie Dupont l’a très bien compris. Elle l’affirmait avec force, dès février, à Danse avec la PlumeDanse avec la Plume : « J’ai envie d’accorder encore plus de place à la danse classique (…) Pour moi, ce n’est pas suffisant de n’avoir que deux programmes classiques sur les 13 que comptent une saison« . Voilà des propos clairs et sans ambiguïté qui ont dû en rassurer plus d’un(e).

Il reste que en attendant, Aurélie Dupont devra assumer la saison 2016-2017 à venir, qui ne répond absolument pas à cette fiche de route. Une tâche qui n’est jamais aisée. De plus, sa première programmation, pour la saison 2017-2018 sera, dès son annonce, scrutée sous tous les angles: les actes vont-ils suivre les paroles ? Quels seront les premiers choix de l’Etoile-Maison ? Ces développements promettent, en tous cas, d’être très intéressants. 

Le casse-tête des distributions

Présider aux distributions est probablement la tâche à la fois la plus excitante et la plus ingrate que comporte le poste de Directeur-trice de la Danse. Choix forcément subjectif, il est prompt à éveiller les passions: être distribué est un enjeu pour un-e danseur-se, voir son ou ses danseurs-seuses préféré(e)s distribué(e)s est un enjeu également pour de nombreux spectateurs: vous sentez venir le truc pas évident du tout ?

Sur ce sujet, Aurélie Dupont a également donné sa ligne de conduite:  » Je veux remettre, pour le moment, les Danseurs et Danseuses Étoiles à l’honneur. Et bien évidemment, je veux continuer à faire danser de jeunes artistes, pas pour leur faire plaisir, mais pour les préparer à être Danseur et Danseuse Étoile« .

L’enjeu est en effet double. Certaines Etoiles ont été peu, ou mal distribuées sous l’ère Millepied, et l’on peut comprendre la volonté d’Aurélie Dupont de redonner sa primauté à la hiérarchie. Mais d’autres artistes, et en nombre, sont également sortis du bois, tous n’ont pas (encore ?) le grade de Premier-e Danseur-seuse nécessaire pour se voir (peut-être) confier quelques dates sur une série, et beaucoup ont un talent technique et artistique indéniable qui tutoie les Etoiles…et les éloigner de la scène serait, pour beaucoup, très regrettable (et regretté). 

Face aux premières annonces d’Aurélie Dupont, l’inquiétude est donc palpable chez certains spectateurs, et même chez certains danseurs…Hannah O’Neill confiait ainsi récemment dans une interview que « (Aurélie Dupont) parle beaucoup de hiérarchie. Même en temps que Première Danseuse, j’espère que j’aurai toujours une chance de danser« . François Alu, il y a quelques semaines déjà dans un entretien à Dansomanie, s’ouvrait en ces termes: « Ce qui me chagrinerait surtout, c’est d’être privé de rôles parce que je n’ai pas le titre d’Etoile, ou alors, sur une série classique, d’avoir un premier rôle en tant que remplaçant ou devoir me contenter d’une représentation (…) J’ai envie d’avoir trois ou quatre spectacles sur une série« .

On le comprendra, la responsabilité est très grande pour Aurélie Dupont: faire danser les Etoiles, sans mettre de côté une génération qui en veux, qui danse bien, qui de plus en plus a son public et qui, on l’a vu avec le départ fracassant de Mathilde Froustey, celui, plus discret mais à souligner tout autant, de Florimond Lorieux, hésitera peut-être moins que les aînés à découvrir d’autres horizons…

L’équilibre est fragile, et réussir à le trouver est à mon sens le grand challenge d’Aurélie Dupont. A elle de trouver la méthode la plus adaptée: opérer un choix pour mettre en avant un ou deux « jeunes artistes » sur une série ? Nommer des Etoiles (ce qui, entre nous, serait une solution qui contenterait tout le monde, mais on ne nomme pas non plus des Etoiles comme on choisit une chemise) ? Trouver une autre voie ? Autant vous le dire, je n’aimerais pas être à sa place.

Ajoutez à tout cela les diverses autres tâches d’une Directrice de la Danse: l’administratif, la communication, le financier, tant d’autres choses encore, et vous l’aurez compris…Aurélie Dupont a probablement bien en main le volant, mais le virage n’est pas évident. 

Courage, Madame la Directrice. Pour ma part, fidèle à mon optimisme sans faille, je vous fais confiance: à vous de jouer ! 

Photo: Reuters 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s