Gala en hommage d’Yvette Chauviré – Le Debrief

La soirée, annoncée quelques jours à peine après que cette grande Dame de la Danse nous ait quitté en octobre dernier, était des plus attendues par les amateurs de danse qui se sont précipités sur les places, bien entendu surtaxées pour l’occasion.

L’aura mythique de Mlle Chauviré, l’organisation même d’une soirée en son honneur et l’attraction autour de celle-ci ne pouvait que générer moult espoirs au sein d’un public qui, disons-le, a au final boudé son plaisir à l’issue de la représentation.

La tâche était pourtant ardue, et à mon sens l’hommage attendu a, en réalité, bel et bien été rendu. Avant de partir dans une argumentation et un compte-rendu plus développé sur cette soirée, je dois d’abord dire qu’elle fût pour moi excellente. Arrivant à capturer une place abordable quelques heures avant la représentation, place qui s’est révélée excellente, j’ai, dans mon amateurisme de spectateur somme toutes récent, eu l’impression de passer une de ces grandes soirées que seul l’Opéra peut nous offrir. Ce soir-là, sous les ors du Palais Garnier, se sont mêlés la ferveur parfois vacharde du public, les prouesses techniques et les couacs, la grâce et la trivialité des contingences techniques de la régie, bref : une soirée complète et parfois drôle, vivante, dont je suis sorti très heureux.

Comment, en réalité, rendre aujourd’hui hommage à Yvette Chauviré ? La danseuse est mythique, et pourtant, il ne nous reste, à la réflexion, que si peu de choses…On rend hommage à une danseuse en représentant les rôles qu’elle a marqué de son empreinte, or, que reste-t-il de la grande majorité des rôles qu’elle a interprété, perdu dans le répertoire oublié de l’Opéra ? Heureusement, tout ne s’est pas perdu, comme nous l’allons voir.

Le Défilé : la Chauviré honorée


Pour rendre hommage à Yvette Chauviré, le Défilé s’imposait. Symbole de l’unité de l’Opéra de Paris, imposant par sa solennité et sa simple magnificence, cet honneur quasi-militaire était dû à la grande Etoile.

Je dois dire que mon émotion fût grande lors des premières mesures de cette si majestueuse Marche des Troyens, car c’était là mon premier Défilé. A la hauteur de mes fantasmes (voir mon article sur le Défilé), j’ai été parfaitement sur un nuage, heureux de voir et d’applaudir la compagnie. Il fallait bien entendu réserver un salut particulier à ceux dont c’était le premier Défilé en tant qu’Etoiles (Léonore Baulac, Hugo Marchand et Germain Louvet),  ou le dernier (Jérémie Bélingard, Emmanuel Thibault, Laëtitia Pujol…), ou tout simplement à celles et ceux qui, sans (encore ?) le grade d’Etoile, nous donnent tant de plaisir en scène (suivez mes regards…).

Le Grand Pas Classique : la Chauviré distinguée

Le Grand Pas Classique est aujourd’hui un monument de la danse classique dans le monde : il est de tous les galas, toutes les célébrations, tous les concours. Symbolique de l’Ecole Française, il charme partout par sa distinction, sa classe, et les prouesses techniques qu’il demande. L’adage est compliqué, la variation masculine épuisante, la diagonale de relevés sur pointes de la danseuse est un morceau de bravoure, la coda et sa diagonale de brisés (pour lui) et ses fouettés (pour elle) achève de nous en mettre plein les yeux.

Or, ce bijou a été créé sur Yvette Chauviré. Myriam Ould-Braham relève le défi, arrivant sur scène dans un beau tutu blanc rehaussé d’une fleur rouge sur le jupon, accompagné de Mathias Heymann. L’adage se déroule avec beaucoup de raffinement, et de très beaux équilibres de Myriam Ould-Braham alors que Mathias Heymann exécute ses tours en l’air. La donne change malheureusement lors des variations, qui se partagent entre des moments frôlant la perfection et des petites faiblesses dommageables…Mathias Heymann se lance tout en fougue dans la sienne, comme à son habitude bondissant et tournoyant à souhait, propres et princier, puis nous balance des entrechats huit. Oui, vous avez bien lu, des entrechats huit. Je m’apprête à m’époumoner d’enthousiasme mais, las, la réception à genoux du tour en l’air final, déséquilibrée, donne une frayeur à la salle, au danseur, et gâche un peu la fête (mais comment lui en vouloir ? Ce genre de chose arrive, et c’est horrible pour tout le monde). Myriam Ould-Braham danse elle aussi sa variation avec élégance, coquetterie, personnalité, choisissant de s’en tenir à un lever de jambe bas et très classique, donnant ainsi à voir la chorégraphie dans sa pureté, loin du numéro de gymnastique exécuté parfois dans certains galas. Las, une petite chute de pointe durant la fameuse diagonale vient un peu gâcher la fête…Dommage également de ne pas avoir proposé la fameuse fin « interrogative » décrite par Yvette Chauviré à Sylvie Guillem dans ce fameux extrait. La coda est finalement joyeusement et efficacement envoyée, hélas là encore une petite défaillance dans les fouettés vient refroidir tout le monde. Mais le spectacle vivant, c’est aussi ça…

Extrait des Mirages : la Chauviré interprète

Aux côtés de sa muse, Serge Lifar était également présent ce soir-là, et tout d’abord avec ce pas de deux final des Mirages, entre le Jeune Homme et son Ombre. Le rôle, créé pour et par Yvette Chauviré, est confié à Amandine Albisson, accompagnée de Josua Hoffalt.

Très très bon choix de distribution: les deux danseurs m’ont sorti du gala pour me porter dans leur histoire, interprétant de manière très juste leurs rôles. Elle est parfaite en Ombre glaciale et mystérieuse, et fait merveille dans la chorégraphie du plus français des russes. Vous ai-je déjà dit que j’adooooore cette danseuse qui est simplement dans ma tête Aurélie Dupont rajeunie de 20 ans ? En tous cas, elle m’en a encore donné l’impression. Josua Hoffalt n’est pas en reste, et m’impressionne véritablement dans la peau de l’homme perdu et épuisé.

C’est un moment suspendu auquel j’ai assisté, subjugué par l’alchimie à l’œuvre sur scène, et qui donne terriblement envie de voir ce ballet re-programmé. J’aurais aussi adoré voir la variation de l’Ombre, mais il fallait faire un choix, et je ne peux me plaindre d’avoir découvert ce magnifique pas de deux.

La variation de la tzigane dans Les deux pigeons : Chauviré passeuse de relai

Si la vidéo de la transmission du Grand pas à Guillem est connue, la transmission de cette variation à Marie-Claude Pietragalla doit l’être tout autant. Yvette Chauviré s’y dessine pédagogue, passeuse de savoir, mais aussi, malgré son âge lors de la captation, artiste, séductrice, complexe.

J’étais ravi de voir donnée sur scène cette très jolie variation, très technique, et de la voir confiée à l’Ecole de Danse. Oui, c’était très court, mais certainement pas inutile : si l’on connaît encore cette variation aujourd’hui, c’est probablement grâce à Chauviré.  Venue d’Albert Aveline, grande figure de l’Opéra au début et au milieu du 20e siècle, aujourd’hui presque oublié, ce passage est des plus heureux. Tout en bas de jambe et nervosité, travail de pointes et de sauts, il fallait du cran à Bleuenn Batistoni pour s’y attaquer. L’élève de première division a relevé le défi avec panache, ramassant ses pointes sur les accords avec énergie, se présentant à ce Garnier bourré d’observateurs avertis avec une assurance qui laisse présager du beau pour la suite. Bémol : la variation est usante, elle demande de la force et de l’endurance, et la jeune danseuse en a un peu manqué sur la fin. Les petites sissonnes finales, qu’Yvette Chauviré recommandait serrées, rapides et tranchantes, étaient cette fois un peu molles. Mais bravo à elle, et bravo à l’Opéra d’avoir rajouté au dernier moment cette délicieuse petite douceur.

La mort du Cygne : la Chauviré mythique

Sur cette Mort du Cygne, je serai bref, il n’y a peu de chose à en dire sauf que c’était superbe. Dorothée Gilbert a interprété cette variation mythique, que Chauviré a tant marqué, avec un talent, une intensité, qui est la marque des Etoiles. Bravi. 

Extraits de Suite en Blanc : la Chauviré élégante

Revoilà Serge Lifar, avec ses immanquables extraits de Suite en Blanc. Mais pourquoi seuls l’Adage et la Flûte ? Pourquoi pas le reste ? Et bien je pense (sans pouvoir l’affirmer) que c’est en réalité les passages qu’a marqué Chauviré, et que lui rendre hommage signifiait se concentrer sur ceux-là.

Quel plaisir de voir donner cette chorégraphie lifarienne pure et élégante ! Ludmila Pagliero et Mathieu Ganio sont poétiques de mignonerie pure dans l’adage, très bien exécuté. Mathieu Ganio partenaire en or, Ludmila Pagliero en reine majestueuse et simple à la fois, c’était beau putain ! Mais plus beau encore était cette variation de la Flûte signée Léonore Baulac. La jeune Etoile nous l’a servie avec justesse, charme, élégance, elle était tout bonnement ravissante. J’ai regretté qu’elle ne cambre pas plus à certains moments, mais après visionnage des versions de plusieurs interprètes je m’aperçois que chacune fait comme elle veut, donc ça me va. Son partenaire Germain Louvet était malheureusement bien peu utile…on l’aurait bien vu nous envoyer une belle Mazurka, mais là encore, le hors-sujet guettais (Chauviré n’a pas dansé la Mazurka il me semble…).

La dernière séance

C’est sur un film-hommage que s’est achevé cette soirée. Un peu facile, certes, et avec défaillance technique en prime. Largement centré sur le rôle de Giselle, il explique pourquoi aucun extrait de ce ballet n’a été donné : emblématique de la Chauviré, ballet de ses Adieux à la scène, c’était à elle de le danser, serait-ce sur pellicule. La voix de l’Etoile a retenti dans l’Opéra Garnier, juste, vraie, drôle, touchante. J’en retiens en particulier cette définition de la Danse : « c’est le chant de l’âme ». Probablement la plus belle chose que j’ai entendu sur la Danse.

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Puis-je co-signer 😉 D’accord sur tout!
    Ce qui me reste en tête après quelques mois (de l’utilité d’écrire le billet longtemps après : on sait ce qui a marqué et ce qui reste en mémoire) : l’esprit de Myriam Ould-Braham, la mort du cygne de Dorothée Gilbert : à couper le souffle! Peut-être la chose la plus réussie? ; et, comme pour toi, le désir de voir Les mirages, que je n’ai jamais vu(s).

    J’attends le prochain défilé en sept pour voir si je pleure encore 🙂

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  2. Choï dit :

    A vous lire j’ai l’impression que nous n’avons pas assisté à la même soirée. La difficulté de ce genre de soirée est la multiplication des pièces qui peut nuire à son homogénéité. De ce point de vue nous avons été servis…..les transitions dans la pénombre etaient parfois plus longues que les séquences dansées. La défaillance de Myriam Ould Braham dès le premier moment de danse a salement fait retomber l’ambiance. C’est plus qu’une faiblesse de pointe, elle a été à la peine jusqu’à la fin, et Mathias faisait de son mieux pour la soutenir, moralement et physiquement. J’en étais mortifée et pourtant comme je les aime ces deux là ! 9minutes
    Les mirages, nickel. 8mn les deux pigeons, comme un sprint : tout donner en 3minutes !!!! Bravoure des jeunes de l’école.
    La mort du cygne, pour moi le meilleur de la soirée en 4 minutes chrono. Suite en blanc 10 minutes très bien très propres mais comment transporter le public avec ces  » echantillons » ? Comment installer une atmosphère !? C’était un peu foutu d’avance. J’avais invité une amie. 2 x 120 € , je suis sortie très vexée et elle gênée. Et surtout très triste pour tous les illustres danseurs qui étaient présents pas bien loin de moi. Par dessus la jambe. Yvette Chauviré méritait mieux. Et moi j’aurais mieux fait d’aller à Enghien voir le gala monté par Alexandra Cardinale…..

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  3. Léa dit :

    Bon, rassurée de voir que d’autres ont aimé… Pour avoir un peu défendu cette soirée (dont je reconnais les défauts et l’impardonnable programme trop light, ainsi que l’absence de venue sur scène des Grands de la danse française qui étaient dans la salle… qui s’explique peut-être par la peur d’être sifflé ?) je me suis pris des tombereaux d’insultes. Je suis même « responsable de la baisse du niveau de l’Opéra » et priée d’aller voir ailleurs si je me contente de ce genre de choses…

    Bref, oui c’était beau, mais trop court. Merci pour cette chronique !!

    Aimé par 1 personne

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