Opinion, Savoir, Et Cetera…

« Mais ce n’est que mon opinion hein, pas un savoir »

C’est la nouvelle vanne du balletomane connecté, le (non)-argument qui viendra clôturer tout débat autour de la compagnie de l’Opéra de Paris, et le dernier acte d’une incompréhension continue entre Aurélie Dupont, la directrice de la Danse, et le public de passionnés.

Je lis les termes environ 20 fois par jours sur les réseaux sociaux, et ils ont été l’objet d’une discussion intéressante entre balletomanes alcoolisés lors de la dernière Ballet Party. Ces mots sont fascinants, parce qu’ils créent le débat à eux tout seul, et qu’ils résument aussi en grande partie le rapport qui existe entre le spectateur critique, passionné ou journaliste, et les danseurs. Ils me rappellent enfin des discussions des plus passionnantes eues avec des danseurs classiques professionnels, en particulier avec un danseur de l’Opéra de Paris.

Toutes ces petites choses trottant dans ma tête, il fallait bien qu’un article viennent les résumer un peu, et surtout, je l’espère, faire prendre un peu de recul à tout le monde. Car dans la dialectique de l’opinion et du savoir se dessine en réalité un vaste dialogue de sourd à deux doigts du kafkaïen.

Comme on dit dans les amphis de droit et les émissions d’investigation : « rappel des faits ». Depuis quelques temps, il serait de l’ordre du pléonasme de dire que la Directrice de la Danse n’emporte pas la satisfaction générale auprès du public de passionnés de danse. Les choix de programmation et de distribution, le discours ambigu sur la hiérarchie (invoquée mais pas forcément appliquée…), notamment, font partie des sujets de discorde.
Sachant que le spectateur de danse pas content le fait savoir, et bruyamment : il suffit d’aller jeter un œil sur Twitter ou sur certains forums pour voir que les oreilles de #LaPatronne sifflent.

Septembre 2017, Aurélie Dupont accorde une interview à Numéro, média spécialisé dans la culture, à audience plus intimiste que les quelques grandes pages dans lesquelles elle a pu se prêter à l’exercice. Une audience de cultureux donc, en théorie. Et de balletomanes, donc. C’est à cette occasion qu’elle lâche ces termes, probablement soigneusement choisis, relus et pesés :

« Je sais que ces spectacles (les ballets classiques, ndla) sont importants aux yeux du public, mais je dois avant tout faire attention aux danseurs. Après tout, le public qui aime la compagnie continuera de l’aimer quoi qu’il arrive. Ceux qui ont envie de nous critiquer nous critiqueront, et ceux qui veulent faire part de leur opinion le feront.
Mais une opinion n’est pas un savoir. »

L’effet instantané d’une petite bombe ne tarde pas à venir. Les mots sont sévères, secs, sans compromission, et les spectateurs visés s’en offusquent. Ajoutons à cela le message encore moins subtil d’une personne proche d’un danseur de la compagnie exprimant sur Twitter son soulagement que le public de l’Opéra de Paris ne soit pas « composé uniquement de bloggers et de twittos », concluant son message par le sympathique hashtag #yaaussidesgensbiens.

AMBIANCE

Passant au-delà du fait que mon activité de blogger, twittos de surcroît, ne me range visiblement pas dans la catégorie des gens biens (Seigneur, mon abonnement va-t-il être maintenu malgré tout ?), me voici finalement derrière mon clavier pour vous proposer de disserter avec moi, dans le calme et la sérénité, sur tout cela.

Tout d’abord, le spectateur a-t-il raison de s’offusquer de cette simple phrase : « une opinion n’est pas un savoir » ? Si à mes yeux la méthode (interview, contexte, etc) n’est pas forcément admirable, le fond, lui, n’est absolument pas choquant. C’est même la formulation d’une vérité simple et qui me parait évidente : la danse est un métier dont les professionnels détiennent un savoir auquel les spectateurs, aussi passionnés et éclairés soient-ils, ne peuvent rêver d’accéder que très partiellement.

10 ans de formation en école de danse. Une présence à la barre quotidienne (en principe), le travail en studio de répétition, jusqu’à 20 ans passés en compagnie, les rencontres avec des chorégraphes… Autant de choses qui forment des connaissances concrètes sur le plan anatomique, du mouvement, de la gestion d’une compagnie, mais aussi un instinct, un regard, sur la création artistique, le spectacle, etc. En termes de danse au sens strict, il y a cette connaissance de ce qui est « juste » (au sens de « correct, exact »), et de ce qui ne l’est pas, relativement à une Ecole, un style. Il y a la connaissance (ou au moins la prescience) de ce que peut ou ne peut pas un artiste, de sa marge d’évolution, de ce que peut une compagnie sur une saison. Autant d’éléments, et j’en oublie nécessairement (puisque je ne suis pas professionnel) qui forment ce qu’il n’est absolument pas vain d’appeler le savoir des danseurs.

En tant que spectateur, il y a inévitablement un ensemble d’éléments qui nous échappent. On peut penser des choses, en être même convaincus, autant dire avoir des opinions sur un sujet, sans en avoir la connaissance, le savoir qu’aura un danseur. Personne ne songe à s’improviser plombier, notaire, infirmier, que sais-je… Pourquoi le spectateur, aussi passionné soit-il, pourrait-il s’arroger le droit d’avoir autant de savoir qu’un danseur professionnel sur le métier de ce dernier ?

La phrase d’Aurélie Dupont n’est donc absolument pas vaine, fausse, ou choquante. Elle réaffirme simplement ce qui est.

MAIS, EN MÊME TEMPS…

(attention, voici l’antithèse, ami spectateur, fais moi le plaisir de rester, cela t’intéresse, ami professionnel s’il y en a, reste aussi tu vas voir c’est intéressant).

…il serait un peu court de de s’arrêter là. Car notre réflexion prend forme dans un contexte particulier : celui d’un art, celui d’un spectacle. Un contexte donc, où la parole et l’opinion du spectateur prend une résonance particulière et qu’il serait folie d’écarter ou de balayer sous un coin de porte. Si le spectateur n’a pas le savoir d’un danseur, il en est pourtant à la fois le destinataire de son art, et aussi, très vulgairement je l’admets, son portefeuille : le spectateur paie le spectacle. Sa présence est recherchée, en témoigne l’attention particulière que prête la direction de la danse au nombre d’abonnés…Sans m’enliser dans un débat bien plus large sur la définition et la raison d’être de l’art, je partirai du principe que la danse, par définition, est faite pour être vue par le spectateur. Dès lors l’avis, l’opinion de ce dernier, ne saurait être valeur négligeable. Parce qu’il est spectateur, parce qu’il est le destinataire du spectacle, parce qu’il a payé le droit d’être assis dans la salle et de voir un spectacle qui le satisfasse, le spectateur est juge et maître de ce qui lui est montré. Sa légitimité pour porter un jugement, pour critiquer, est entière quelle que soit l’ampleur de ses connaissances sur la danse.

Rajoutons à cela que, en matière d’art, la subjectivité est reine. Que chaque danseur a construit un savoir qui lui est propre, tiré de son enseignement, de son expérience personnelle, des goûts qui lui sont propres. Et donc qu’entre eux ils ne sont pas forcément d’accord, ce qui n’arrange pas les choses lorsque l’on sait que les spectateurs ne sont pas d’accords entre eux non plus, et que toute recherche d’une vérité absolue et universelle en la matière est plutôt mal barréeCertains diront qu’elle est même impossible, mais c’est là encore un autre débat. 

Alors, au match Savoir VS Opinion, qui sort gagnant ? Personne, à première vue. Pour ma part, je donnerai un léger avantage au savoir professionnel, pour les raisons suivantes. En fait de choses artistiques, il revient au spectateur de se laisser la possibilité d’être guidé, conduit, voir surpris, par l’artiste, sur un chemin que ce dernier connaît mieux que personne. Combien de fois me suis-je rendu sceptique à une représentation, pour en ressortir finalement heureux, voir extatique ? Surpris par l’œuvre contemporaine que je venais de voir, ou par la performance d’un danseur qui ne m’inspirait pas à l’origine ?
A nuancer, tout de même. Car ceci n’est valable que si l’artiste, accomplissant le devoir d’accompagner artistiquement son public, n’oublie pas la responsabilité qu’il a envers ce dernier. Celle d’écouter ses envies, ses besoins, ses goûts et ses coups de cœurs. Celle de le respecter en tant que spectateur, et de ne pas se reposer sur les succès passés. Celle de ne pas s’enfermer dans la tour d’ivoire, confortablement allongé sur la certitude absolue que ces bonnes gens continueront à applaudir béatement.

En somme, si le danseur est par essence légitime pour savoir comment faire son métier, il ne peut se couper des opinions de son public. Si le spectateur est par essence légitime pour critiquer ce qu’il voit ou les choix artistiques (de la direction de la Danse, en l’espèce), il ne peut porter ou prétendre imposer des jugements définitifs, à valeur générale et absolue, sur un art et un métier qui ne sont pas les siens. Simple…et éminemment complexe. J’en ai d’autant plus conscience que j’ai moi-même la prétention, sur ce blog, de faire valoir mon jugement de spectateur (certes éclairé par plus de 15 années de danse dans les pattes, mais amateur tout de même). 

Dans le rapport toujours compliqué et ambigu entretenu entre le Ballet de l’Opéra et son public assidu et fidèle, entre adoration disproportionnée et critiques acerbes, un peu d’écoute et de respect ne feraient pas de mal. Ecoute et respect du travail acharné et difficile des uns et du savoir qu’ils en tirent. Ecoute et respect des états d’âmes des autres, qui existent justement du fait de l’attachement si fort et si précieux du public de l’Opéra à « sa » compagnie, à « ses » danseurs, à « ses » ballets et « son » répertoire.

Voilà pour ces quelques pistes de réflexions. Mais bien entendu, tout cela n’est rien d’autre que mon opinion… 😉

Photo: Intérieur de l’Opéra Garnier, photo libre de droit selon la recherche Google Image 

 

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Léa dit :

    Sauf qu’on ne parle pas des danseurs. Mais de la directrice. Et qu’on ne parle pas de compétence, mais de savoir. Il y a aussi un savoir de directrice, et respecter l’opinion du public devrait en faire partie. On ne dit pas cela, point. Manque de savoir-faire, manque de savoir-être.

    Et de l’opinion au savoir, il y a la compétence, mais aussi… l’information.
    Je ne suis pas une adepte de la transparence, pour tout un tas de raisons. Et encore moins du people. Et évidemment pas de bashing des danseurs à la Millepied. Mais l’ONP fait partie des lieux qui sont restés à Louis XIV en matière d’information et de com sur la troupe. On n’est pas des imbéciles. On peut comprendre des choses. On peut entendre qu’il n’y a pas d’argent, que le public actuel boude certains spectacles, qu’il y a des soucis de santé dans la troupe (pas besoin de citer des noms), qu’on a fait un choix artistique et qu’on a entendu que ça ne convient pas à certains mais qu’on explique pourquoi on l’a fait, on assume. bref. Au XXIe siècle il y a des institutions qui savent communiquer et partager, et il y en a qui méprisent le spectateur (mais pas son portefeuille), et l’ONP en fait partie. Les danseurs n’ont pas grand chose à voir à-dedans, sans doute pas mal d’entre eux auraient des choses à dire et doivent se plier au silence imposé. Et de toute façon parler n’est pas leur boulot.

    C’est elle qui parle, c’est son rôle, et elle méprise un certain public (très vache, je suis la première à l’admettre. C’est à la limite du supportable même quand on est assez d’accord sur le fond). On peut penser que les danseurs sont éteints (et même avoir raison), on ne les traite pas de tapisserie dans un film. On peut penser que les balletomanes sont injustes (et avec de bonnes raisons), on ne renvoie pas leur opinion à du vent dans un journal. Il y a des danseurs/ses et des directeurs/trices qui savent être francs, mais sans mépris pour personne, ils osent aussi dire qu’il faut secouer le public, ou que leur troupe a des limites, c’est rude mais jamais humiliant. Si une opinion n’est pas un savoir, l’assurance n’est pas le dédain. Même pour une très grande danseuse devenue directrice.

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  2. BA dit :

    Personnellement je ne suis pas dans les résaux sociaux, donc je ne sais pas tout ce qui ce dit sur la Directrice de l Opera. (Je suis quand même un peu au courant ayant chez moi un utilisateur assidu d´un réseau social) .La directrice a hérité de 2 saisons préparées par son prédécesseur. Je me souvients d´un commentaire de Legris disant que ses 3 premières années a Vienne étaient de l´apprentissage. Pourquoi A. D. n´aurait-elle pas le droit d´apprendre et aussi de se tromper ? Je suis toujours exaspérée quand je vois 60 milions d´entraineurs de foot. de rugby, de tennis etc , de directeur de musée, de la danse ou de musique qui savent toujours mieux ( ils ont la science infuse) que les spécialistes de ce qu´il faut faire. On peut critiquer tel ou tel spectacle, je n´ai pas aimé Miroir , je n´irais probablement pas revoir cette pièce mais je suis contente de l´avoir vu, de connaitre autre chose,mais est-ce être une mauvais professionnelle que de programmer ce spectacle ? Non, je crois que le « défaut » des réseaux sociaux est que beaucoup de personnes opinnent sans trop réfléchir ( souvent avec un manque de modestie certain) et que tout prend une ampleur pas toujours désirée.
    Une opinion n´est pas un savoir ? je pense qu´elle a raison car elle est la seule a sa place. N´habitant pas a Paris, je ne suis pas gâtée comme les parisiens et je crois que cela me permets de mieux apprécier ce que je choisi de voir. Ceci n´est bien sur que mon opinion !

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  3. messaline dit :

    Quand j’ai lu cette sortie d’Aurélie Dupont,je n’ai pu m’empêcher de sourire tant je l’ai trouvé salutaire pour sa santé mentale et bien envoyée. Je ne sais pas d’où vient l’hostilité de certains pour sa personne,mais je suis témoin que beaucoup sont près à oublier le bon sens pour le plaisir de médire. Je suis pourtant d’accord avec Léa quand elle identifie les problèmes de l’ONP auxquels est confrontée la directrice,mais je doute qu’elle ai la liberté d’en parler dans la presse. Plus qu’un mépris du public, c’est vraiment une réponse aux balletomanes qui l’attaquent et l’attaqueront quoi qu’elle fasse ou dise.

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