Onéguine – De l’importance du placement

Il est des représentations qui méritent des mots plus que d’autres. Vous avez peut-être remarqué mon manque d’assiduité de ces derniers temps, particulièrement à vous raconter mes soirées à l’Opéra. J’en ai tout simplement moins le temps tout comme, je vous l’avoue, j’en éprouve moins le besoin. Mais cette première d’Onéguine vaut franchement que, le soir venu, je m’accompagne d’une tasse de thé, d’un plaid et de la musique du ballet pour écrire.

Déjà la soirée prenait ces habits de fête que lui confèrent le sentiment d’exceptionnel et l’attente anxieuse provoqués chez le futur spectateur. C’est que j’ai, la veille même, un peu cassé ma tirelire pour assister à cette première, et à une jolie place. Mon premier Onéguine devait être un peu plus tard, le dimanche : ce fût finalement double première pour moi le samedi.

Me voici en première baignoire côté jardin au premier rang, au-dessus de la fosse d’orchestre, à quelques mètres à peine de la scène. Une place superbe que je vous conseille vivement : malgré l’angle quelque peu décalé et la vue dans des coulisses que l’on oublie vite, le sentiment d’être dans le studio au milieu des danseurs, tout à coup parés de décors et de costumes, est assez unique. Placé dans la « diagonale » de la scène, j’ai eu, je vous le confesse, l’impression que Mathieu Ganio me prenait pour repère dans ses tours, que c’est vers moi que Ludmila Pagliero tendait son regard au dernier acte. Fantasme, réalité…? Laissez-moi rêver.

Faisons un petit point technique, aussi bref que possible. J’y ai en effet bien peu pensé pendant la représentation. C’est que si j’étais bien placé, les danseurs l’étaient aussi, et plutôt deux fois qu’une. Onéguine est un ballet faussement « théâtral ». Vous n’y verrez pas de variations aussi spectaculaires que dans La Bayadère, et les pas de deux semblent beaucoup plus aisés que dans le récent Don Quichotte par exemple. Ben voyons. Que l’on pende haut et court tous ceux qui viendront nous dire que Onéguine n’est pas un ballet de danse classique. D’un bout à l’autre, le contrôle dont doivent faire preuve les danseurs, le travail de verticalité et de placement, de souplesse et de moelleux des sauts, de parfaite exécution des tours souvent finis sur une jambe pour enchaîner ensuite sur d’autres pas, le travail d’adage bien entendu, l’endurance qui doivent être déployés par les artistes, s’ils sont bien cachés, n’en sont pas moins des plus ardus. Seuls de profonds techniciens peuvent danser Onéguine, qui est en réalité un vrai morceau de bravoure. Le corps de ballet aussi donne de sa personne, que ce soient dans les danses traditionnelles russes (Fabien Reveillon emmène la troupe comme un vrai moujik), les superbes diagonales de grands jetés de l’acte I, ou les valses et les polonaises qui suivent. On y repère le sourire et l’explosivité de Marion Barbeau, l’attitude toute slave de Héloïse Bourdon, le piquant de Charline Giezendanner, ou le port altier de Sabrina Mallem qui porte la crinoline mieux que personne dans cette compagnie.

Pour le reste, que vous dire…la scène de Garnier s’est illuminée d’Etoiles. Dès qu’elle aperçoit Onéguine dans le miroir Ludmila-Tatiana a le ton juste, l’amour comme on le rêve. Tout, absolument tout chez elle est engagé, juste, sans fausse note. Amoureuse, trahie, suppliante, puis déchirée entre devoir et amour dans la scène finale, elle transperce le spectateur de ses émotions brutes. La danse libérée, sans une faille, est un éloquent poème pour les yeux. Fantastique Ludmila Pagliero.

Face à elle, un Mathieu Ganio-Onéguine terrifiant de cynisme froid mâtiné de l’élégance des criminels de salon. Le moindre regard, le plus petit rictus, les nerfs tendus d’une main écartée, le maniement badin d’un jeu de carte ou d’une paire de gants, le plus beau port de cape des scènes de danse sont là, au service du personnage. Pas de trop plein, pas de sur-jeu, le délice d’un personnage mûri par un interprète qui lui apporte une profondeur sublime. J’en suis venu à oublier Mathieu Ganio et à détester Onéguine, tout en comprenant pourquoi Tatiana l’aime autant. Du grand Art.

En reste-t-il pour Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann ? Mais certainement. Je n’imaginais pas la première jouer aussi bien la peste : elle y réussit parfaitement, mais c’est une peste qu’on apprend vite à aimer. Mignonne et sensible, rigolote et tendre, MOB amène toute sa joie de vivre dans son Olga, avant de l’habiller des grimaces de l’angoisse, de la peur de perdre l’être aimé : j’ai pleuré avec Olga-MOB, j’ai pris en pitié cette petite fille inconsciente qui est peut être la vraie grande amoureuse de cette histoire. Le couple formé avec Mathias Heymann est décidément de toute première qualité (leur premier pas de deux un moment suspendu), et ce dernier en toute grande forme. On s’attache à son Lenski comme on s’accroche à son siège pendant sa lente variation : avec force. Rappelant son Siegfried, c’est un beau chant du cygne qu’interprète Heymann dans ce magnifique solo.

Tant de choses me viennent encore à l’esprit. Il est temps de m’arrêter là, je les garde pour moi.

Encore ceci, toutefois : le lendemain, malgré les qualités indéniables de Dorothée Gilbert dans le rôle de Tatiana et la très jolie prise de rôle d’Audric Bezard, ce n’était pas la même chose. Etait-ce le charme de la première fois ? Le délice d’un placement près de la scène remplacé par une moins fastueuse 3e loge de côté ? La prestation en-deçà de Jérémy-Loup Quer (qui signe pourtant aussi une jolie prise de rôle, qui mérite approfondissement) et de Muriel Zusperreguy qui peinent à faire croire à leur couple ? Ou, je vous l’avoue, une légère fatigue de ma part qui m’a empêché de rentrer à plein dans leur histoire ?

Toujours est-il que, pour longtemps, les personnages de Pouchkine auront pour moi les visages de Mathieu Ganio, Ludmila Pagliero, Mathias Heymann et Myriam Ould-Braham. Encore une fois, d’immenses bravi. 

Photo: Ludmila Pagliero et Mathieu Ganio aux Saluts. Crédits La Petite Photographe, retrouvez son travail sur Instagram

Publicités

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Léa dit :

    Merci. D’autres commentateurs font la fine bouche sur cette première, pas assez tragique, trop convenue.
    Pour ma part, à part un corps de ballet un peu « triste » dans la dernière scène de bal, j’ai plongé sans hésiter dans l’interprétation de Ganio (pas de mots…. ) et Pagliero. Bon sur le pas de deux final je n’y ai pas trouvé un amour brûlant de l’un pour l’autre, mais plutôt deux personnes déchirées intérieurement qui ne parviennent pas, définitivement, à se trouver. Et c’était sublime comme cela.
    Et bien sûr MOB et Mathias. Non, si Ciaravola reste une référence, on peut aussi produire du grand Onéguine dans la sobriété. Je n’irai même pas voir une autre distribution, je ne veux pas effacer celle-ci de mon esprit…

    J'aime

    1. Léa dit :

      PS : les photos de la Petite photographe sont magnifiques, mais le noir et blanc sur Onéguine c’est un peu décevant…

      J'aime

      1. ildanse dit :

        Ah moi justement j’aime beaucoup cet effet en noir et blanc, comme figeant l’épuisement des danseurs aux Saluts hors du temps…Choix personnel 😉

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s