Benjamin Millepied: la vraie heure du bilan

Voilà, la saison est finie. Je vous le disais lors de l’annonce du départ de Benjamin Millepied: gardons-nous des bilans hâtifs, des adieux précoces, et des imprécations précipitées. La clôture de la saison permet donc l’ouverture du bilan, qu’il me semble tout de même intéressant de dresser, si faire ce peut de manière objective. Retour sur la (courte) ère Millepied:

Des débuts en fanfare

L’arrivée de Benjamin Millepied s’est faite sous les meilleurs auspices. Rappelez-vous de cette fin janvier 2013, lors de l’annonce officielle de sa nomination prochaine: rarement la presse généraliste a autant parlé de danse. Sa jeunesse, son parcours, son style, sa beauté (lui qui a été égérie des parfums Yves Saint Laurent) et, ne nous mentons pas, sa femme, vendent du papier. Malheureusement, c’est pour lui le début d’un syndrome qui ne le quittera pas de toute sa direction : celui du « Mr Portman ». Sa vie privée et son état civil viendront ainsi, plus d’une fois, occulter son travail, sa personnalité et ses projets.

De manière plus prosaïque et plus proche de la réalité de la danse, les espoirs de beaucoup sont nombreux suite à une telle annonce. Après vingt ans de règne de Brigitte Lefebvre, qui n’attirait pas non plus que des compliments (décidément, la fonction est à haut risque), l’arrivée de Benjamin Millepied fait déjà planer un doux vent de changements, de nouvelles choses, de progrès peut-être diront certains, de jeunisme aussi probablement. La séquence se clôture avec une création de la part du futur Directeur: Daphnis et Chloé. Très bien accueillie par la presse généraliste, un peu plus fraîchement par les observateurs réguliers, on y retrouve Aurélie Dupont dans le rôle-titre, mais aussi Léonore Baulac, François Alu, Marc Moreau (certainement d’autres, je creuse dans mes souvenirs…). Des noms que l’on reverra par la suite.

Malgré tout ce beau verni, des dents grincent déjà. Laurent Hilaire, Etoile de la compagnie devenu maître de ballet et très proche de Brigitte Lefèvre, était présenté comme le Dauphin: le soufflet est inattendu, il fera d’ailleurs rapidement ses bagages (dommage, car il faisait semble-t-il du bon travail). D’autres se demandent déjà ce que cet « américain », supposé ne rien connaître à la danse française, va faire de la compagnie. 

La saison 2014-2015

La première saison de Benjamin Millepied en tant que Directeur de la Danse  a tout d’une saison-transition. Déjà, ce n’est pas lui qui en a choisit la programmation: Brigitte Lefèvre, pourtant connue pour avoir beaucoup augmenté le répertoire contemporain de la compagnie, lui a concocté une saison estampillée « répertoire classique de la boutique ». Se retrouvent ainsi programmés Casse-NoisetteLa Source (les deux concomitamment en plein mois de décembre), Le Lac des Cygnes, L’histoire de ManonPaquitaLes Enfants du Paradis et La Fille Mal Gardée. Beau programme s’il en est et les amateurs de classique se sont frotté les mains. Mais il faut savoir que ce sont des ballets qui demandent beaucoup d’énergie à la compagnie, propices aux blessures et aux choix de distribution parfois hârdus. Vous parlez d’un cadeau…

Vaille que vaille, Benjamin Millepied assure la saison. Peu d’action spectaculaire, en revanche, beaucoup de communication. Benjamin Millepied communique: dans la presse écrite, sur les plateaux, dans les radios, il parle de ses projets pour la compagnie, de tout ce qu’il veut mettre en place. L’année est marquée par le départ d’Aurélie Dupont dans L’Histoire de Manon: l’occasion de rajouter une couche de médiatique. C’est pas plus mal: pour une fois, la presse parle régulièrement de danse hors des pages spécialisées. 

En interne, peu à peu on commence à cerner un peu plus de choses sur le nouveau directeur. L’un de ses grands chevaux de bataille, la santé des danseurs, est bien présent: de nouveaux parquets de répétition sont installés, ainsi que de nouveaux équipements d’entraînement (Pilate, etc) et des professionnels de la santé viennent compléter le staff. Ces efforts sont sans aucun doute à mettre à l’actif de Benjamin Millepied, et c’est un des points très positifs de son mandat qui, je le crains, sera un peu vite oublié.

Du côté des danseurs, l’année est sans aucun doute marquée par la seule nomination au rang d’Etoile de l’ère Millepied: celle de Laura Hecquet dans le Lac des Cygnes. Montée Première Danseuse quelques mois plus tôt après être restée Sujet durant de nombreuses années, c’est à la fois une surprise et une reconnaissance pour le travail de l’heureuse élue. Mais le vrai travail de Millepied ne se fait pas au niveau des Etoiles: dans le corps de ballet, des noms comme ceux d’Ida Viikinkoski, promue Coryphée, Léonore Baulac et Hannah O’Neill, promue Sujet et distribuée dans des rôles-titres (Casse-Noisette pour la première, Paquita pour les deux), Germain Louvet et Hugo Marchand (également promus Sujet et distribués comme Prince dans Casse-Noisette), Letizia Galloni et Eléonore Guérineau (distribuées dans La Fille Mal Gardée). Poussés hors du relatif anonymat du corps de ballet par le Directeur, tout cela ne fait que commencer.

La saison 2015-2016

Cette saison a été, en réalité, la seule saison « Millepied » de l’Opéra de Paris. Composée par le Directeur, il y dévoile ses préférences artistiques et son ambition pour la compagnie. C’est en réalité sur cette seule et unique saison, mais sur l’intégralité de celle-ci, qu’il convient de dresser la majorité du bilan de Benjamin Millepied: les deux autres n’étaient, aux yeux du public, que lente mise en route.

Commençons par les sujets qui fâchent. Durant cette année, le Directeur a cristallisé les ressentiments d’une partie du public (en tous cas du public assidu, le reste probablement encore sous le charme du nouveau directeur), et, visiblement, d’une partie de la compagnie.

  • Ses choix artistiques sont tout d’abord épinglés: mettre de la danse américaine, oui, mais point trop n’en faut. Le peu de place laissé aux grands ballets classiques du répertoire de la compagnie, ainsi qu’aux chorégraphes français, irrite quelque peu surtout à partir de l’annonce de la nouvelle saison, qui conforte cette orientation. De plus, ses créations peinent à convaincre et sont pourtant largement programmées: deux cette année qui remportent un succès mitigé, accusées de copier le style des œuvres des grands chorégraphes américains,  et de nombreuses autres initialement prévues pour la saison prochaine…Sa décision de « blanchir » les « négrillons » de La Bayadère, pointant le racisme supposé de cette mise en scène, a également eu du mal à passer chez certains. 
  • Son management est également visé: accusé de vouloir pousser ses protégés au détriment de la hiérarchie et, en particulier, des Etoiles, il est réputé se désintéresser d’une partie de la compagnie.
  • Sa méconnaissance de la danse française: Millepied a fait toute sa carrières aux USA, et ce n’est pas forcément un avantage. Un danseur racontait dans un article (je ne le retrouve plus, désolé…) cette anecdote: en répétition, le Directeur le corrige sur sa partie, lui montrant des pas totalement en décalage avec les exigences du ballet…
  • Des constats douloureux : Benjamin Millepied ne s’est pas gêné pour dire ce qu’il pensait du niveau de la Compagnie, et notamment du rôle qu’il attendait du corps de ballet (l’affaire du « papier peint »…). En pleine série de La Bayadère, ces déclarations publiques ne sont pas passées dans la compagnie ni pour une partie des spectateurs.
  • Le big fail de la 3e Scène: largement porté par Benjamin Millepied, le projet s’enferme dans tout ce qu’il ne devrait pas être. Un espace intellectualiste, faussement conceptualiste et inaccessible au plus grand nombre. 

Mais il est temps aussi de rendre à Millepied ce qui est à Millepied, et de mettre à son crédit un certain nombre d’avancées qu’il serait fort dommageable d’oublier:

  • Une nouvelle dynamique : avec Benjamin Millepied, peut-être que l’Opéra a compris qu’il fallait prendre la route du XXIe siècle et tenir son rang au milieu de nombreuses compagnies internationales qui regorgent de talents. Il a également, peut-être, amené une nouvelle manière de travailler le mouvement ?
  • Des constats cruels mais pas totalement à côté de la plaque: derrière le terme du « papier-peint » se cache certainement pour Millepied le constat d’un manque de joie de danser dans la compagnie, qu’il a peut-être plus retrouvé dans ses plus jeunes échelons (ce qui explique ses préférences). Constat qu’il m’est arrivé, à certains instants, de partager…
  • La découverte et la mise en avant de talents indéniables: les noms sont connus, on en a déjà parlé dans cet article et, pour ceux qui n’y sont pas, dans d’autres pages de ce blog. Ce sont ceux qui font bouger l’Opéra aujourd’hui, certainement plus que certaines Etoiles, et qui concentrent l’admiration du public. Après cette mise en avant, il ne reste plus qu’à conforter cette situation de fait…
  • L’ouverture du répertoire: Benjamin Millepied a fait le choix d’introduire pas mal de nouvelles œuvres au répertoire de l’Opéra cette saison, et pour la saison prochaine. C’est peut être beaucoup d’un coup, mais au moins l’Opéra de Paris les a désormais en poche, et c’est toujours bon à prendre. 
  • La venue en masse de chorégraphes: Le Directeur a un réseau, et il en a fait profiter la compagnie. Justin Peck et William Forsythe sont à mes yeux les deux belles prises de guerre qui en résultent. Le premier est entré au répertoire, semble s’être plu avec les danseurs de la compagnie, et j’espère, malgré la petite déception qu’il m’a récemment infligé, qu’il reviendra. William Forsythe était chorégraphe résident, et son départ consécutif à celui de Benjamin Millepied est certainement la conséquence la plus cruelle de ce dernier. Le cadeau fait au public et aux danseurs avec Blake Works I nous le fait d’autant plus ressentir.

En prenant un peu le recul sur les circonstances, douteuses, du départ du Directeur, sur sa relative absence ces derniers mois, et sur les nombreuses critiques qui lui ont été adressées, il faut bien admettre le constat suivant: la Direction de Benjamin Millepied ne restera pas comme une grande période de l’Opéra de Paris. Néanmoins, ces deux dernières saisons sont très loin d’avoir été des « saisons perdues ». De nombreuses choses ont bougé, et le visage de la compagnie a bel et bien été transformé depuis le départ de Brigitte Lefèvre, pas nécessairement pour le pire. De nouvelles énergies sont présentes, et il faudra prendre garde à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Mais cela, on en parlera dans un prochain article…

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10 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Je suis assez d’accord avec cette analyse. Cependant il me semble que les entrées au répertoire ne sont pas toutes indispensables, Balanchine et Robbins étant déjà bien présents. Justin Peck est sans doute le plus intéressant. Forsythe a une collaboration de plus de 30 ans avec l’opéra, espérons que cela continuera. Les nouvelles orientations du répertoire n’étaient pas convaincantes : quid de la spécificité de l’Opéra ? Faut-il retrouver les mêmes pièces dansées partout et de la même façon ?
    La surmédiatisation, le dénigrement de la compagnie m’ont été pour le moins désagréables. Mais la mise en avant d’une jeune génération pleine d’énergie et de joie de danser sont indéniablement à l’actif de Benjamin Millepied, espérons que ces aspects très positifs perdureront avec la nouvelle direction.

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    1. ildanse dit :

      C’est vrai que ce sont des chorégraphes d’ors et déjà présents, mais élargir leur présence ne me semble pas une mauvaise chose…comme je l’écris, c’est toujours bon à prendre ! Pour les orientations du répertoire, nous sommes d’accords. Et pour le reste aussi 😉

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  2. Jerome dit :

    Personnellement c’est sous sa direction à lui que j’ai vu mes meilleurs spectacles; sûr, pas avec des danseurs estampillés « étoiles » ,mais moi je n’ai pas vu la différence (Marchand, Alu, Bourdon,Guérineau…)
    Je pense surtout que Millepied s’est heurté à une ancienne génération frustrée de perdre ses privilèges dus à leur grades ou ancienneté au profit de danseurs vraiment passionnés et talentueux. Il n’a pas hésité à critiquer la façon dont le staff artistique traitait les danseurs ,et le concours de promotion,ces choses qui selon lui font perdre la joie et l’amour de la danse aux danseurs , finissant par en faire du simple « papier peint ». Je pense personnellement , et en suivant de près la vie de plusieurs compagnies, qu’il à tout a fait raison , et l’opéra de paris, qui possède vraiment d’excellents danseurs, se tire souvent une balle dans le pied et empêche bon nombre talents d’éclore avec ses systèmes pesants de gardes et de concours (on pense à Froustey…), surmenant ses danseurs, et produisant ainsi des séries de spectacles parfois médiocres, comparées à ce qu’elles pourraient être. Il a amené la santé, chose essentielle à la qualité de vie des danseurs (et donc des spectacles!)
    Il a dit les choses comme elles étaient, ce qui n’est pas passé…je vous rejoins cependant sur a programmation, point que je lui reproche aussi.

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    1. ildanse dit :

      Concernant le concours de promotion: c’est vrai que c’est un point important que je n’ai pas évoqué, mais son maintien est le fruit de la volonté des danseurs eux-mêmes, qui sont très attachés à ce concours, malgré tout.

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  3. Léa dit :

    Merci pour ce bon bilan. Avec le recul je fais un point rapide sur les distributions de jeunes dans les grands classiques : Alu-Solor, Marchand et Louvet-Roméo, Raveau-Albrecht (j’en ai peut-être loupé). Certes je regrette qu’Alu n’ait pas eu à danser un Albrecht (sans parler de sa nomination comme Etoile) mais il me semble que c’était une bonne façon de gérer la chose, avec des choix de rôles plutôt adaptés à la personnalité de chacun et une répartition des possibilités plutôt intelligente.

    Mauvaise communication interne et management pas adapté à la compagnie, programmation discutable quoique intéressante. Mais je commence à craindre qu’on ne le regrette vite en termes de projet artistique…. et de promotion de ces jeunes pousses très doués !!

    Gros désaccord pour moi sur le concours : oui c’est un système dur et parfois cruel, sans doute favorise-t-il le conformisme au « génie hors des clous », mais au moins le reste de l’année les danseurs savent où ils en sont et peuvent danser comme des professionnels préoccupés de la qualité de leur spectacle, et pas en permanence entre train de penser à plaire à celui qui peut les promouvoir et à l’impact de chaque représentation sur leur avenir. La pression permanente, la concurrence chaque jour, c’est la meilleure manière de tuer l’esprit de troupe, et aussi le plaisir de danser. Ils ont assez donné à l’Ecole…
    Pour le surmenage, distribuer plus souvent les 1ers danseurs en alternant un plus grand nombre de distributions (comme pour Giselle en fin d’année) serait une solution mais les Etoiles ont l’air de tenir à leur surmenage…. et le public a un peu tendance à chercher le titre avant la personne…

    Aimé par 1 personne

  4. ildanse dit :

    @Léa et @Jérôme, vous prenez de l’avance sur mes prochains articles ! Le temps des bilans n’est pas fini, et on essaiera en effet de faire un peu de prospective 😉

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  5. Aurore dit :

    Excellente analyse. Je ne regrette qu’une seule chose vraiment: que Mathilde Froustey ne soit pas revenue à l’ONP! Évidemment c’est surement la décision de Mlle Froustey, mais j’aurais tant aimé qu’elle retente sa chance.

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    1. ildanse dit :

      Ah, je vous comprends…mais il semble que Mathilde Froustey soit très heureuse à SF, il est « normal » qu’elle n’ait pas voulu laisser tomber une situation confortable de Principal, avec des rôles, pour revenir à l’Opéra avec la pression et l’inconfort que cela pouvait représenter…

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  6. pirouette24 dit :

    Contrairement à ce qu’on pense, beaucoup de danseurs veulent abolir le concours de promotion et le critiquent vivement,et la majorité de ceux qui veulent le garder sont …des « anciens » de la compagnie (qui donc ne le passent plus) et cela donne à méditer…et je pense au contraire de Léa que ce concours favorise plutôt le relachement pendant l’année et le découragement (« de toute manière peut importe comment je danse ce spectacle, seule le concours compte » ou au contraire comme Mathilde Froustey « j’ai beau faire des spectacles en soliste très réussis si le jour du concours je loupe un pas tout est foutu ») et je ne vois pas en quoi la pression serait permanente et supplémentaire sans ce concours, enfin c’est normal dans la vie d’un danseur de donner le meilleur de soi, et c’est surtout ce que font de nombreuses compagnies (rien qu’à voir les danseurs du NYCB en scène au Châtelet, une joie de vivre à déplacer des montagnes!) et puis justement les danseurs de l’ONP ont passé des concours toutes leur scolarité pour en arriver là, il est peut être tant de les laisser grandir et vivre hors de ce système (c’est comme si nous ont passait le bac ou les concours de grandes écoles éternellement quoi)

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    1. ildanse dit :

      Ce débat me semble insoluble…et il semble resurgir à chaque fois que l’on parle un peu de l’ONP ahah…En l’état actuel des choses, en tous cas, le dernier vote de la compagnie a tranché en faveur du concours (il me semble qu’il y a eu un vote, non ?)

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