Roméo et Juliette de Rudolph Noureev

Il est curieux de penser qu’il a fallu attendre 340 ans pour que Roméo et Juliette devienne un ballet. La pièce de Shakespeare est publiée en 1595, Prokofiev ne s’en empare qu’en 1935, alors que tous les ingrédients étaient réunis pour que les chorégraphes du XIXe en fasse un grand ballet classique : de l’amour, du drame, un peu de sang, c’est tout ce qu’il nous faut non ? Ce « retard » est pourtant pour le mieux, puisque le style néo-classique exprime à mon sens le transport amoureux comme nul autre.

Je ne vous ferai pas l’affront de vous raconter l’histoire des amants maudis de Vérone. Chacun la connaît, tant ce mythe habite l’inconscient collectif. Mais enfin, pour les retardataires, il y a toujours ça:

Voilà, maintenant, attardons-nous plutôt sur le ballet en lui-même.

La musique : D’abord, la musique de Sergueï Prokofiev. Une musique particulière, très symphonique, qui tranche par rapport à ce que la musique des ballets classiques nous a habitué. Prokofiev utilise le leitmotiv comme personne, et l’oreille les identifie facilement tout au long de la partition. Personnellement, j’ai par le passé eu du mal avec la partition de Roméo et Juliette, et ce n’est que très récemment que je l’ai redécouverte : j’adore, j’adhère, il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis ! Les pas de deux sont très beaux, et le compositeur sait faire passer parfaitement l’insouciance, la passion, la tension, le drame.

La version de Noureev : Rudolph Noureev n’est pas le seul à avoir travaillé sur ce ballet, loin de là. Je citerai en particulier Kenneth McMillan, pour deux raisons : d’abord parce que sa version, outre celle de Noureev, est la seule que je connaisse, et parce que Noureev lui-même la créa avec Margot Fonteyn. Mais des deux propositions, c’est (ô surprise) la version Noureev qui emporte mon suffrage. Je trouve que le plus français des danseurs russes va, comme à son habitude, beaucoup plus loin dans l’exploration de la psychologie de ses personnages, dans l’introspection, et je préfère la manière dont il a organisé les danses de groupe. L’ambiance du ballet est bien plus violente : alors que McMillan se concentre à mon sens sur le couple, Noureev montre l’époque. Sa violence, ses passions, ses inégalités, sont mises en avant de la plus intelligente des manières. Rudolph Noureev dit d’ailleurs lui-même avec beaucoup de clairvoyance : « Je suis convaincu que la Vérone de la Renaissance et le Londres élisabethain, dans une société partagée entre vieilles superstitions et appétit d’un monde nouveau, avaient en commun le sexe et la violence. Ce qui – singulièrement – les rapproche de notre époque ». Cette version, par différents procédés, réussit à faire partager les émotions des personnages au spectateur, qui est pris dans le drame comme rarement dans un ballet à mon sens. L’usage de procédés cinématographiques par Noureev est de plus très caractéristique de ce ballet, et lui donne un intérêt tout particulier.

La chorégraphie : Contrairement aux grands ballets classiques que Noureev a remonté pour l’Opéra de Paris, ce Roméo et Juliette était pour le chorégraphe un champ d’exploration beaucoup plus vaste. On retrouve son obsession pour le « une note, un pas », mais la danse y est très libérée, avec beaucoup de mouvement, et des caractéristiques pour chaque personnage. Juliette est beaucoup sur pointe avec des pas précis et des bras très libres, Roméo dans le grand saut, Mercutio dans la batterie, Tybalt a une danse dans le sol. Les scènes collectives sont particulièrement réussies à mon sens, avec beaucoup d’actions et un vrai sens de la mise en scène.

Les moments-phares : La scène de bal nous offre la très belle (et très connue) danse des chevaliers, et les variations de Mercutio et Juliette retiennent mon attention. Elle compte aussi un pas de deux entre les deux amants maudis, mais en terme de pas de deux, je préfère retenir celui qui suit durant la fameuse scène du balcon. Ce long pas de deux est un vrai chef-d’œuvre, très compliqué à danser, les artistes doivent s’y montrer endurants et habiles dans les portés tordus. Enfin il doit être servi par une très grande musicalité : dans le cas contraire, c’est perdu. J’aime beaucoup en particulier les arabesques de ce pas de deux, et les cabrioles de Roméo comme de Juliette, très musicales et, à mon sens, très évocatrices du transport amoureux. La mort de Mercutio est également un grand moment du ballet : le tragi-comique qui s’en dégage est véritablement prenant, et c’est un morceau de bravoure pour l’interprète sur tous les plans. Enfin la scène ou Juliette est seule et hésite entre la drogue du frère Laurent et le poignard est d’une très belle intensité. De plus Noureev utilise un pas de trois avec les fantômes de Mercutio et Tybalt, d’une manière très intéressante. A mon sens le drame se noue à ce moment-là, et le spectateur est vraiment pris d’empathie envers Juliette. La mort de cette dernière, enfin, est un grand moment bien entendu !

Les pièges : Roméo et Juliette est un ballet très exigeant ! Le danseur qui interprète Roméo s’engage dans un véritable marathon : il est très souvent sur scène, avec des variations techniques où le manque de précision ne pardonne pas, et des pas de deux qui le mettent lourdement à contribution ! Juliette est un rôle extraordinaire pour une danseuse, mais il se mérite : l’interprétation doit être très fine et recherchée pour toucher le public de manière intéressante, c’est elle qui porte l’œuvre, et la danse plus que dans beaucoup de ballet doit vraiment être en phase avec ce qu’elle veut faire passer aux spectateurs. Enfin, comme je l’ai souligné plus haut, la musique est elle aussi exigeante et aucune erreur n’est permise…Un ballet très physique, avec le risque de tomber dans une interprétation facile et éculée : Roméo et Juliette est vraiment un morceau de bravoure !

Vade-mecum du bon spectateur : Rien de spécial à signaler sur ce ballet. Applaudissez à la fin des danses, vous pouvez éventuellement applaudir à l’entrée de Roméo puis à celle de Juliette. Evitez de manifestez votre enthousiasme au milieu d’une scène d’émotions, mais cela va normalement sans dire. Sinon votre voisin vous le dira de toutes façons…Le ballet est long, et comme toujours dans ce cas : bouteille d’eau-petit encas seront vos amis si vous êtes un(e) dalleux(se).

Pour résumer : De l’émotion, de la belle danse, de la belle musique, un voyage dans la Renaissance italienne dans ce qu’elle a de plus beau et de plus sombre, bref, un ballet complet qui a tout pour nous offrir de très belles soirées…mais qui ne peut exister pleinement par lui-même sans des interprètes engagés à 200%, au risque de vite ennuyer le spectateur par trop de guimauve et de désespoir éhonté, ce qui est tout sauf la manière d’aborder un drame de la complexité de Roméo et Juliette.  

Image: Roméo et Juliette, tableau de Franck Dicksee, 1884

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Merci pour votre article ! très intéressant. Je l’ai vu hier soir lors de la pré-générale, un moment inoubliable !
    Katia
    http://www.unsoiralopera.com

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  2. BA dit :

    J´attendais avec impatience votre article ! Je ne connais pas la version Mc Millan. Celle de John Cranko est aussi très bien, si vous avez l´occasion de la voir dansée par le Ballet de Stuttgart vous passerez en bon moment !
    J´espère que vous nous direz comment a été votre soirée R et J

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    1. ildanse dit :

      Evidemment, je vous dirai comment ont été meS soiréeS R&J 😉

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