Le Corsaire de l’ENB- Soirée nanar à Garnier

L’English National Ballet, sous la houlette de la danseuse « Etoile » (le terme n’existe pas chez eux, ils disent « Principal », mais c’est pareil) Tamara Rojo, est la compagnie invitée de cette saison 2015-2016 avec son grand succès, Le Corsaire.

Ah, Le Corsaire…son grand mix de musiques de ballets toutes pétées (tingada-tsouin-tsouin et tsouin et tsouin et tsouin), sa pléthore de variations techniques, son livret qui atteint les degrés les plus élevés sur l’échelle du navet (voir l’article que j’ai consacré à la récente version viennoise de « l’oeuvre »)…Tout ça on le sait, on s’y attend.

Un vaste Bazar aux allures de concours

Pourtant, le premier acte m’a fait encore plus cruellement ressentir les caractéristiques peu glorieuses de ce ballet. La scène se passe dans un bazar, et il est vrai qu’on n’y comprend rien: tout le monde danse pour ne rien dire, entrecoupé de quelques scènes de pantomimes ras-des-pâquerettes. La débauche technique des solistes est là, mais je n’arrive pas à rentrer dedans. Le corps de ballet manque à sa fonction principale: donner un cadre à l’histoire, enjoliver les pas des solistes d’un réel contexte. Les alignements sont à peine décents (et pourtant, vous savez que je n’en suis pas un maniaque), la danse de caractère manque d’énergie et de conviction. Je dois attendre les trois odalisques et leurs multiples variations pour trouver un peu d’intérêt à ce que je regarde. Beaucoup de belles choses, mais là aussi des faiblesses: le travail de bas-de-jambe est peu développé, tout cela manque d’attaque et de détermination dans les pas. Laurretta Summerscales, Principal de la compagnie, propose tout de même un certain lyrisme, Rina Kanehara a du charme mais des poses convenues et un peu surjouées. Ksenia Ovsyanick, en revanche, nous a gratifié d’une superbe série de tours très appréciable.

Outre Isaac Hernandez (Conrad) et Tamara Rojo (Médora), qui campe leurs rôles correctement mais sans encore montrer l’étendue de leurs talents, deux danseurs retiennent mon attention. Shiori Kase, dans le rôle de Gulnare, est ravissante, sensible dans son jeu, beaucoup de grâce dans ses bras et son buste, présente de très belles lignes et un jeu de bas-de-jambe quasiment digne de l’Ecole Française. Elle le prouvera tout au long de la représentation. César Corrales ne danse pas encore beaucoup, mais déjà dans le rôle d’Ali on le repère, marque la scène d’une certaine présence, un petit magnétisme qui donne envie d’en savoir plus.

Il reste que ce premier acte m’a laissé l’impression d’assister à un concours en tutu et paillettes, et je m’ennuie un peu.

Un deuxième acte à se brûler les paumes

Heureusement, le deuxième acte me réveille, et pas qu’un peu. Le mythique Pas d’Action entre Conrad, Médora et l’esclave Ali est un enchantement pour le spectateur, qui applaudit et hurle à son aise son contentement. Tamara Rojo, qui paraît-il n’était pas physiquement au top ce soir-là, montre encore qui est la patronne: elle s’accroche, se donne, impressionne. C’est la première fois que je vois danser cette ballerine admirée et, du haut de ses 42 ans, elle est encore admirable. Une danse énergique, autoritaire, sûre, des fouettés par trois (voir quatre) tours et en nombre: elle mène la danse, c’est sûr. On lui reprochera cependant un manque d’expression dans le visage (assez figé de mon point de vue), et quelques rigidités dans les mains. Mais c’est La Rojo que l’on voit danser: une bête de scène qui vaut le détour. Isaac Hernandez ne démérite pas, mais on le sent un peu mal à l’aise avec ce Conrad qui ne lui correspond pas vraiment, et son ballon semble bloqué par une scène rendue étroite par d’imposants décors. L’esclave Ali, interprété par le très jeune César Corrales, vole la vedette au maître.

19 ans Mesdames et Messieurs, et un sens de la scène comparable à celui des meilleurs, une emphase dans les gestes qui sait demeurer simple et crédible, un ballon et des tours enthousiasmants en tout point, j’en ai encore le frisson en écrivant ces lignes. César Corrales, en une variation courte et déjà cent fois vues, a transcendé ma soirée. Il n’en fait pas trop, mais il le fait magistralement bien: c’est là la marque des grands. Ajoutons à son actif une approche au sol quasi-féline, des bras dans la tension et le lyrisme à la fois: vous l’avez compris, c’est mon coup de cœur absolu de la représentation.

La coda est entrecoupée des applaudissements d’un public qui n’en peut littéralement plus, puis après une scène de pantomime qui calme un peu tout le monde, voilà un pas de deux dans une veine plus néo-classique entre Conrad et Médora: joli et agréable à l’oeil, avec de très belles choses. Cet acte 2 vaut le détour, et pour ces 30 minutes de danse il FAUT aller voir le Corsaire.

Ballet de carton et solistes d’or

Le troisième acte est plus pépère. Notons la jolie scénographie et les costumes de la scène du jardin qui propose des tutus dans le style des tableaux de Degas, très beaux. Cet acte est aussi l’occasion de retrouver Gulnare-Shiori Kase avec beaucoup de plaisir: je le redis, voilà une danseuse intelligente, précise, dynamique mais lyrique quand il le faut, qui en a à revendre: l’autre découverte de la soirée.

Ce Corsaire me plaît toutefois moins que la version de Manuel Legris. Moins de danses masculine du corps de ballet, moins de choses vraiment enthousiasmantes, MAIS ce magnifique pas de trois de l’acte 2, étrangement absent de la version viennoise et qu’il faut voir une fois dans sa vie. L’usage fait des personnages du Pacha et de son « aide » est de plus assez déplaisant. Je n’ai rien contre le comique dans le ballet bien au contraire, cependant ici c’est un comique sans filtre, éhonté voir vulgaire, ce qui est presque gênant. De l’ENB, je retiens une compagnie qui a les défauts de ses qualités: des danseurs d’origines diverses, mais un manque d’unité de styles à certains moments, des solistes incroyables, mais un corps de ballet en retrait.

Oublions les désagréments et retenons le plaisir d’avoir vu quatre immenses artistes: le couple principal bien entendu, ainsi que César Corrales et Shiori Kase. Comme quoi ce Corsaire rempli bien le réel objectif qui a toujours été le sien: mettre en valeur ses solistes et leurs spectaculaires variations. 

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. ah! je vous imaginais follement enthousiaste… mais pas du tout, du moins pas tant que ça. Vous me consolez de ne pouvoir venir, merci 🙂

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    1. ildanse dit :

      Ahah de rien, mais je dois dire que vous loupez l’acte 2 quand même… (niark niark)

      Aimé par 1 personne

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